Aux beaux jours, dans le jardin clos de notre maison, la glycine voisine enjambe les murs de la ville et se moque des lois de la propriété privée. Elle impose l’énergie qui coule dans ses veines de chlorophylle. Elle est la puissance qui nous signifie que nos remparts de pierres, nos fils de fer ne l’emporteront probablement jamais. La beauté fulgurante de ses grappes florales donnerait envie dans un moment de révolte contemplative, de passer les frontières et prendre la première route en écoutant Janis Joplin ou Bob Dylan, quelques lignes de Kerouac dans la poche, enveloppé de volutes âcres de Marijane. Parcourir le monde en vagabonds en laissant seulement quelques souvenirs éphémères sur le sentier…
Nous savions les aubes printanières sur le lac de Trémelin et les monstres de carpes qui nous épiaient sous l’apparent calme de ses eaux.
Nous savions les parfums de mangue et de basilic des glaces de chez Bertillon à Paris, les chambres sous les toits et les soirées passées à pratiquer le vol de nuit en contemplant le faisceau lumineux de la tour Eiffel guidant les péniches qui s’écoulaient sur la Seine.
Nous savions la pluie incessante sous les ponchos au sommet du Huayna Picchu et ce moment de grâce inespéré où lors d’une brève trouée de brume, apparaissait le Machu Picchu.
Nous savions le rhum du Surinam, qui titrait frauduleusement 80 degrés, mélangé à bord des pirogues, aux eaux du fleuve Maroni pour l’adoucir. Nous aimions cette aventure au coin du verre, culotté au limon du fleuve.
Nous savions les slaloms à vélo entre les voitures, les autobus, les tuktuks, les sauts sur les trottoirs, les saluts aux passants, les commerçants ambulants des environs du Tonlé Sap. Nous connaissions ce sentiment de fragilité aigüe au milieu du tumulte, à bicyclettes sur les routes du Cambodge et cette joie insensée de se sentir vivant, plus que jamais.
Nous savions les 5000 marches du Pic d’Adam. Les marches inégales, tordues, polies, glissantes, à gravir avant la tombée de la nuit. Les vieillards épuisés et tremblants qui descendaient du sanctuaire. Et puis cette lueur éclatante et joyeuse, présente dans leurs yeux, illuminant la nuit Sri Lankaise.
Nous savions les essieux du transsibérien changés dans d’obscurs hangars, la nuit, aux frontières mongoles, le sourire du colosse russe qui disposait des fleurs en plastique sur des toiles cirées bariolées au wagon restaurant. Et sur la console branlante de la cabine, nous avions encore en mémoire le goût des bouteilles de vodka achetées à la fenêtre du train au marché noir, comme un dernier repère de stabilité dans un monde en perpétuel mouvement.
Nous savions les panettones plates et denses d’avant Angelo Motta de la région de Gênes. Ces gâteaux taillés pour les courses au large des côtes italiennes, les sacs et les voyages.
Nous savions les sentiers escarpés des montagnes de l’Alborz au nord de Téhéran, les bergers qui guettaient, les chiens tendus, les longues attentes, les échanges de regards, le silence et le vent. Nous nous souvenions du signe de la main de l’un d’entre eux, et la reprise de notre marche…
Nous savions juste un peu les sentiers de la route de la soie, où l’on faisait commerce de rencontres, où l’on s’apprivoisait au cœur du monde.
Nous savions les hauteurs de Barcelone, les murs blancs de la fondation de Miro où il avait écrit :
« Conquérir la liberté, c’est conquérir la simplicité. Alors, à la limite, une ligne, une couleur suffisent à faire le tableau ». Nous nous rappelions la terrasse du bâtiment et le soleil des heures matinales qui imprimaient déjà la peau. Un trait de lumière. Et c’était tout. C’était vrai. Pourquoi autre chose ?
Nous savions quelques souvenirs égrenés au fil des années, le goût des sentiers et l’odeur de l’ailleurs, qui poussent à la curiosité…
21h30 ce soir, altitude de 10 000 mètres, le ciel alors céruléen se nacre à cette heure au travers du hublot, nous survolons l’Europe à tire-d’aile.
Dans à peine une heure, il fera nuit, le sac sur le dos, les jambes pressées d’en découdre, face au douanier qui nous interrogera sur la raison de notre venue, nous ne ferons pas étalage d’anecdotes inutiles. Nous penserons que l’ennuyeuse nostalgie ne vaut rien face à la curiosité qui nous dévore aujourd’hui. La géographie de notre passé sera alors reléguée sur une étagère de bibliothèque et il restera seulement devant nous une planisphère vierge de tout souvenir à dérouler.
Nous présenterons nos passeports. Et dans nos têtes, nous reprendrons à notre compte la phrase d’Ella Maillart :
« Nous allons voir la beauté du monde en attendant de savoir pourquoi nous sommes ici. »
A l’hôtesse qui passe dans la travée de l’avion :
« S’il vous plaît Madame, sauriez-vous comment dire « On recommence ! » En Croate ?
« Počinjemo iznova ! »
Voilà, c’est ça…Počinjemo iznova !
Nous partions ce jour en voyage…et nous ne savions décidément rien !
Dubrovnik, 00h25, on recommence !

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