Croatie : Fin de partie

18h00, les têtes émergent de l’eau. Autour de nous, l’Adriatique clapote au milieu du port. Des voiliers traces un sillon vers les îles, tandis qu’un paquebot-usine aligne ses dizaines de balcons identiques, tant prisés des stakanovistes de la photo de vacances. Sur une ligne azur, se profilent en fond de tableau les montagnes de la côte dalmate. Des cyprès longilignes ponctuent enfin la toile de flèches verticales.
Une bluette Croate s’échappe du transistor d’un riverain, assis sur un ponton rafistolé à l’aide de palettes. Il pêche distraitement. Une partie de carte sur une table voisine s’éternise. Des ouvriers, des employés de bureaux quittent le travail pour se jeter à l’eau. Vendredi soir, fin de semaine à la pointe du port de Dubrovnik. On se baigne en compagnie du Monde. On dilue nos souvenirs de voyage dans les eaux bleues de la Méditerranée.

Le puzzle de nos rencontres reprenait forme une ultime fois. Le pont de Mostar et les éclats de la guerre sur les facades d’immeubles, la vue sur la plaine de Sarajevo depuis le mont Trebević et le quartier Baščaršija, les nuits achevées sur les bancs des gares routières, les débuts de journées sur les bateaux de Koman, la vallée perdue de Valbonë, ses pluies torrentielles, la douceur provinciale de Shkoder et l’énergie de Tirana, la place Skanderberg, les garrigues de Berat, les touristes d’Ulcinj et puis Cetinje, l’ancienne capitale oubliée du Monténégro, les descentes en stop dans les lacets de montagnes après les ascensions superbes du Lovcen. Les sourires, les grognons du matin, les plus belles langues, celles qu’on ne comprend pas, les coups de main qui nous faisaient avancer et même les retrouvailles sur les quais de gare, les trains, les mercos albanaises, tous nos égarements, les camps roms et les banlieues oubliées, les sept passages de frontières terrestres et les fuites aux aurores, nos quatre cents kilomètres de marche à pieds, les dénivelés dans les pierriers et les sentiers de chèvres, les journées qui n’en finissaient pas et pourtant trop courtes, le chant du monde, la poésie des layons et le mouvement perpétuel, nos Balkans enragés !

« À tous la vie donne tout mais la plupart l’ignorent. » fait dire l’argentin Borges à un de ses personnages. Chacun aura son avis sur cette affirmation. Mais si c’était vrai, alors dans ce cas, il vaudrait peut-être mieux rester sur ses gardes et tenir les yeux grands ouverts. Sait-on jamais ce que la vie avait encore à nous donner.

On était raisonnable, on voulait bien tout.

On a fermé nos sacs encore une fois, lacé nos chaussures, tapé nos pantalons poussiéreux, et puis les yeux grands écarquillés on a jeté un dernier regard sur les Balkans.

On était reparti.


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