La balade du Cap

Le Cap, ça vous rentre dans la tête une fois et ça n’en ressort jamais. C’est un peu ce qu’on se dit secrètement, à chaque descente de bus ou de train. On aime faire des rêves marqués au fer rouge, rarement des songes de somnolences dans des bains d’eau tiède.

Ville d’extrême sud du continent africain, tout semble y être un peu ”plus” qu’ailleurs. A commencer par la Table, cette espèce de gros caillou parachuté dans la plaine. Le Parthénon du bout du monde est la seule chose que l’on remarque lorsqu’on arrive. On en oublie brusquement les vingt-deux heures de bus qu’il aura fallu aligner pour obtenir cette vision minérale.

Nous avions choisi, le lendemain de notre arrivée, d’y monter par les gorges de Skeleton sur le flanc oriental du massif, plus végétal, à l’ombre des grands arbres, depuis le parc botanique kirstenbosch.


Ce jardin inventé au début du dix-neuvième siècle, initié par le botaniste Pearson et conçu pour regrouper les espèces végétales endogènes de l’Afrique Australe, exécute une partition végétale s’étageant naturellement jusqu’au sommet de la montagne. De grandes esplanades verdoyantes et des chemins pavés courent autour de massifs de plantes issues des hauteurs du Lesotho, de succulentes du désert du Namib, ou encore de plantes à bulbes de la région du Cap. Ficus, camphriers, arbres aux hautes palmes créent le relief sur ce versant qui embrasse la ville du Cap.

Lorsqu’on monte d’un palier, l’organisation botanique, hiérarchisée et ordonnée, cède la place à la forêt primaire, d’apparence joyeuse et brouillonne. Entrelacs d’arbres peuplés de chants d’oiseaux invisibles où le soleil rentre timidement, elle est le reliquat d’une ancienne vaste forêt australe. On s’enfonce dans les gorges étroites, l’humidité annonce la présence d’une descente d’eau. Des échelles de bois ont été installées dans les passages abrupts et puis le sentier disparaît sans mot dire dans le chaos du granit de la cascade. On saute d’un rocher à l’autre, glissant sur l’un, nous réceptionnant sur l’autre, les mains sur la branche d’un arbre pour enjamber l’eau. On gesticule, on sautille avec la joie enfantine des jeux de marelles dans les cours de récréation. La solitude mêlée au sentiment d’être perdu dans cette forêt encaissée est jubilatoire. Donnez-nous quelques arbres et des cailloux plantés sur l’eau, le bruissement du vent et celui des oiseaux, nous saurons quoi faire de ce luxe inouï.

On progresse doucement pour atteindre la partie supérieure de la Table. La végétation s’éclaircit et laisse place au fynbos, maquis floral exceptionnel de plantes odorantes et colorées. Protées royales, ericas, géraniums et succulentes tapissent le sol. Des rocs massifs de grés gris nous ridiculisent en surplomb. On ne dit mot, le pas se veut léger et discret. Il n’y a que le silence qui convienne à ces hauteurs. Le bavardage est affaire de terriens, lorsqu’on vole sur les nuages, se taire devient une évidence.

On atteindra dans la matinée, les 1087 mètres de Maclear’s Beacon, du nom de l’astronome qui y construisit, à la fin du dix-neuvième siècle, une balise de pierre destinée à la cartographie. Au sud, on voit la plaine du Cap et la baie False, bornée à l’est par le phare de Hangklip et à l’ouest par la péninsule du Cap. Vaste étendue sans relief, habitée, descendant en pente douce vers la mer. Le Cap de Bonne Espérance demeure au fond du tableau, mystérieux, drapé de brumes maritimes. Au nord, La ville historique du Cap, et au large, Roben Island, mémoire universelle de la résistance face à une humanité parfois sinistre.

Le minuscule musée du District Six raconte le pan dramatique de l’histoire du Cap et plus largement, celle de toute l’Afrique du Sud. District Six, nommé ainsi en 1867, était un arrondissement du coeur de la ville où l’on vivait, comme ailleurs dans les quartiers populaires du monde, de bien et de mal, de bric et de broc, entre le coiffeur et le commerce de bouche, au milieu des jeux d’enfants et du labeur des adultes. C’était une vie de rues mêlées qui passait, simplement, où se croisaient comme on le dit ici, noirs, colorés et blancs, jusqu’à ce qu’elle s’arrête définitivement.
En 1966, le gouvernement, qui théorisait l’apartheid depuis 1948, décrèta que District Six deviendrait exclusivement réservé aux personnes de couleurs blanches.
Ballet des pelleteuses, maisons réduites en gravats, coup de balai sur les habitants expulsés plus loin en banlieue, notamment dans le nouveau township des Cap Flats.

Sur un mur de ce minuscule musée, une phase de Kafka résume le drame humain :  « Cela m’a frappé que notre histoire soit contenue dans les maisons dans lesquelles nous vivons, que nous soyons façonnés par la capacité de ces structures simples à résister à la souillure. »

Soixante mille habitants de District Six devenaient les exilés, les étrangers de leurs propres maisons, de leur pays. Une quarantaine de quartiers similaires auront fait l’objet de ce type d’exactions lors de cette sombre période. L’apartheid prenait ses marques à coup de décrets et de bulldozers.
D’anciens habitants ont voulu conservé les traces de cette vie disparue. Des photos, des objets, les plaques de rues, un peu de terre de gravats, une pelletée de cailloux de briques, des fragments de vies rassemblés aujourd’hui dans une ancienne église baptiste et mis en scène de manière poétique racontent désormais cette histoire avec une élégance qui force le respect.
En rentrant dans l’unique pièce, on est d’abord surpris par une forte impression de capharnaüm lumineux, de brocante à quatre sous illisible. Une carte du quartier détruit est peinte au sol, partout des photographies monochromes, des valises empilées dans un coin, un banc « réservé aux blancs », un ballon et quelques articles de journaux annonçant le méfait, la colère étouffée.
Et puis avec le temps, la tête et le coeur apprivoisés, le puzzle reconstitué s’affiche plus clairement et on comprend qu’au travers du drame, c’est la résistance de ces gens et leur capacité à recréer du beau et de la poésie avec une poignée de gravats, qui sont représentés sur les murs.
Ils n’affirment qu’une chose : Voilà ce que nous sommes et que vous n’avez pas détruit. Voici ce que vous ne détruirez jamais, notre humanité.

On ressort évidemment bouleversé par cette démonstration de vie et convaincu que la poésie est alors bien plus expressive et instructive que toute image de barbelés ou d’atrocité, plutôt génératrice de colère. A la fin de l’histoire, on aime croire que c’est toujours l’élégance qui gagne. 

On se promène dans les rues ensoleillées, poussé par le vent, passant par le quartier des affaires aux hautes tours de verre, on déboule sur la place de la mairie où un Nelson Mandela en bronze salue la foule pour l’Histoire. Puis on remonte Orange street jusqu’à Bo Kaap, l’ancien quartier malais et indonésien, en pente, aux maisons colorées. Les descendants d’esclaves d’Asie sont restés sur cette côte où ils avaient, de force, été assigné puis, une fois libres, ont acheté de la peinture pour oublier qu’ils n’avaient pas le droit à la couleur lorsqu’ils portaient les chaines. Les ruelles sont aujourd’hui une espèce de bonbonnière éclatante sous le ciel bleu et défient toutes les pensées grises qui oseraient emprunter le passage de la colline de Signal hills.

Descente jusqu’au port, où les docks ont été transformé en un nouveau quartier de boutiques et de restaurants à la mode, comme dans tous les pays du monde, à la différence près qu’en toile de fond, s’impose la montagne de la Table. On y tourne un clip vidéo où des éphèbes entourés de jeunes femmes pulpeuses dansent une coupe de champagne à la main sur un catamaran de luxe. Sur les pontons, une jeunesse dorée insouciante aligne les verres sur les tables des pubs.

On entre dans le musée d’art contemporain Zeitz aménagé dans un ancien silo à grain d’une soixantaine de mètres de hauteur. Une structure de béton qui abrite désormais la lumière et un certain regard africain tourné vers l’avenir. Dans une ambiance parfois sombre et anxiogène, on y croise les œuvres drôles, énigmatiques, insupportables ou fascinantes d’un vingt-et-unième siècle qui s’annonce mouvementé et passionnant. Et il paraît alors essentiel de rencontrer des artistes prêts à interpréter et à narrer ce nouveau monde qui s’annonce.

Le Cap est cette ville du bout du monde, fascinante pour son goût de l’extrême, tant humaine que géographique, construite de violences autant que d’espoirs insensés. Elle est ce marqueur universel qui nous raconte l’histoire du monde à coup de burin et d’étincelles, dans un décor d’une beauté époustouflante. On ne sort pas complètement indemne de ces endroits uniques car ils sont en somme le reflet de nos propres contradictions, de nos rêves parfois avortés et celui de tous nos espoirs incandescents à venir.

Fin de journée, un nuage blanc dense recouvre la montagne.
On dit ici que la nappe est alors mise sur la Table.
Un soleil de feu embrase le port, la roche rougit à vue d’œil.
On réalise soudain qu’il suffirait d’une allumette pour que Le Cap s’enflamme.


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