Le Taj ou la vie

L’attente serait trop longue jusqu’au lendemain, on le savait. Aussi le soir de notre arrivée dans la ville d’Agra, nous filons rapidement en direction de la rivière Yamuna. Il faut traverser la vieille cité, buter sur des culs de sacs, faire demi-tour en suivant le doigt d’une femme nous indiquant la sortie du dédale, laisser filer les vélos, contourner quelques vaches, serrer la main de deux ou trois enfants pour arriver aux pieds de l’enceinte rouge. On longe à l’estime le mur qui semble descendre jusqu’à la berge. Sur le bord de l’eau, quelques bancs accueillent les habitants visiblement installés pour profiter des dernières lueurs du jour. Des singes espiègles, un rien chapardeurs, tentent des approches culottées, se font chasser à coups de sandales puis s’en vont jouer au bord d’une eau presque immobile.

Et puis sur la gauche, comme ignoré de tous, un bulbe crème imposant, flanqué de quatre tourelles fines comme des flèches, se détachent dans le ciel gris de cette fin de journée. Le Taj Mahal, en silence, regarde l’eau s’écouler dans la même direction que les singes et les hommes. Cette première vision de proximité du monument, tronquée par les arbres et les clôtures, ne nous laissera pas indifférent, car l’atmosphère douce qui y règne aura pour effet bénéfique d’apaiser notre nervosité et de freiner cet empressement maladif à vouloir tout immédiatement.

On profite des conversations, des acrobaties singesques, de cette brise qui sans rafraîchir vraiment, s’efforce pour autant de sécher les chemises humides tandis qu’à deux pas trône presque discrètement, sans prétention aucune, l’incomparable Taj Mahal. Nous pouvions bien attendre le lendemain. Loin d’être totalement satisfait, nous avions désormais de quoi patienter une nuit encore. Le Taj Mahal venait de se dévoiler un peu.

Ce qui frappe en premier, c’est la taille. Il y a de la démesure dans cette affaire. En franchissant la grande porte principale en grès rouge, on aperçoit le Taj Mahaj situé dans le même axe, s’imposant dans le ciel. Rien ni personne n’ose la comparaison alentour.

Lorsqu’on se trouve face à ce chef-d’œuvre, c’est l’histoire d’amour à l’origine de cette folie architecturale, qui nous revient immédiatement en tête. En 1631, l’empereur moghol Shah Jahan perd son épouse dont il est éperdument amoureux, Mumtaz Mahal, princesse persane d’une beauté sublime. L’impératrice mourut alors qu’elle accompagnait son mari sur le terrain d’une campagne guerrière. On dit qu’elle lui demanda de lui édifier un tombeau extraordinaire en reconnaissance de leur amour. Demeurant inconsolable face à cette disparition inattendue, Shah Jahan décida d’honorer sa promesse et s’attela à la construction d’un mausolée de marbre hors du commun sur la rive droite de la rivière Yamuna. Il faudra une vingtaine d’année pour finaliser le projet.

Avant de l’atteindre, on doit traverser un parterre végétal de près de cinq cent mètres et longer un couloir étroit de bassins bleutés où le monument se mire lorsque les jets d’eau se taisent. La distance à parcourir permet de prendre le temps de contempler et de détailler l’ensemble de la construction, réduisant pas à pas et lentement l’intervalle nous séparant du géant blanc. On garde l’œil ébahi, le pied souple et la tête dans les étoiles, nous pressant de surtout ne pas se hâter.

De part et d’autres du Taj Mahal, deux bâtiments identiques en grès y sont élevés. L’un orienté vers la Mecque est une mosquée destinée aux visiteurs venus se recueillir. L’autre, identique afin de respecter une symétrie parfaite sans cesse recherchée, servait d’hôtellerie. Autour de ce complexe gigantesque, de hautes murailles protègent le Taj Mahal dans un écrin de grès rouge, offrant un contraste bienvenue avec le marbre blanc.

Celui-ci fût acheminé de la province voisine du Rajasthan, tout comme les marbres jaunes et noirs. Le grès rouge était extrait de carrières proches. D’autre matériaux proviendront de contrées plus éloignées, comme la turquoise du Tibet ou le lapis-lazuli du Sri Lanka. Presqu’une trentaine de pierres sera utilisée pour réaliser la marqueterie incrustée dans le marbre blanc.

L’architecture, de forte inspiration persane, laisse entrevoir également des influences indiennes mêlées, proposées par des bâtisseurs indiens convertis à l’Islam et présents lors de l’édification.

Ce qui touche l’œil, c’est la symétrie parfaite de la construction. Quelque soit l’angle de vue, on retrouve cette obsession de l’équilibre parfait. Et c’est extrêmement troublant car on ne trouve rien qui dérange le regard. Ce qui pourrait être trop imposant et chargé de lourdeurs apparemment inévitables pour une œuvre de cette envergure, est indéniablement élégant et d’une finesse inégalable.

Et puis la couleur, plutôt les couleurs que va prendre la pierre du mausolée en fonction des heures est un plaisir chaque instant renouvelé. On connaîtra le gris, les nuances bleutées, le blanc immaculé, et les ondulations rosées, les veines sombres, presque noires ou violacées, et quelques rares fois l’ambre pale. Si de loin, Le Taj Mahal se détache en blanc dans le ciel indien, il convoque une palette extraordinaire de nuances toujours douces et tendres. Et cette pierre qui semble indestructible, donne envie, quand on l’approche, de passer sa main dessus pour la caresser. Il y a dans ce monstre, une douceur assumée capable d’émouvoir les cœurs les plus durs.

En quittant l’endroit, il faut inévitablement se retourner une dernière fois, comme lorsqu’on doit abandonner l’aimée et qu’on cherche à retarder l’instant fatidique. C’est cruel et intense, on se demande ce qu’il restera de ce dernier regard, on s’efforce de se promettre de ne jamais oublier. Il ne restera, à la toute fin, probablement rien du tout, on le sait pourtant que trop bien. Mais comme les temples khmers hallucinés des petits matins d’Angkor, comme la vision brumeuse et perchée de la cité Inca du Machu depuis les hauteurs de l’Huayna Picchu, ou encore comme les bas-reliefs brûlés de soleil de la cité éternelle de Persepolis, il restera au moins gravé dans nos cervelles, tôt ou tard amnésiques, cette intense émotion fugace mais pourtant inégalable, cette étincelle fulgurante qui incendia les regards et les cœurs en découvrant seuls, à l’aube d’une nuit de bruine indienne, le Taj Mahal se lever sur la rive droite de la Yamuna.

C’était beau comme la vision d’un fou passionné prêt à tout renier pour un unique instant passé en compagnie de l’être aimé. Le Taj Mahal est une histoire d’amour fabuleuse, vouée à être renouvelée pour l’éternité, chaque fois qu’un visiteur, qui après avoir parcouru les routes du monde, lèvera des yeux éblouis sur cet incomparable rêve de marbre.

Le Taj ou la vie ? Ne répondez surtout pas, le Taj Mahal pourrait vous faire hésiter.


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