Le sourire du Langtang

Il faut huit heures de bus pour atteindre Dhunche depuis Kathmandu, seul point d’accès routier à l’ouest, au massif du Langtang. Pendant les arrêts, les voyageurs en remplacent d’autres, débarqués en rase montagne, les cageots de tomates et de radis blancs sont embarqués à mille cinq cent mètres pour être livrés à l’épicerie au-dessus, à deux mille.


Ce massif montagneux est l’endroit du Népal qui fût le plus ravagé en 2015 par le séisme qui frappa le pays. Le village de Langtang disparaîtra entièrement sous la montagne à l’exception d’une maison. Aujourd’hui, la vallée reconstruit ardemment et les survivants sont revenus vivre en altitude.

Après un contrôle par la police des permis de treks et des autorisations d’accès à cette zone protégée, nous avons le droit à une fouille poussée de nos sacs par des militaires pointilleux, présents également sur le terrain. Ils nous posent quelques questions sans que nous sachions précisément ce qu’ils cherchent. Nous ne saurons pas si la présence de la frontière chinoise et du Tibet à une trentaine de kilomètres en sont les raisons ou si d’autres motifs justifient cette étrange suspicion. Cette région du Langtang est recensée pour avoir offert un refuge à de nombreux tibétains face aux exactions chinoises.

Les formalités évacuées, nous retrouvons rapidement le chemin qui grimpe vers les cimes à la sortie du village de Dhunche. Il fait déjà plus frais à deux mille mètres et la forêt des contreforts himalayens balayée de cascades et de rivières tumultueuses verra notre premier bivouac de cette balade verticale.

Nous retrouvons, passé le premier souffle court, la joie de marcher en altitude et le plaisir simple de grimper. C’est le moment attendu où l’on a le sentiment de contrôler tout son corps de manière lente et décomposée. On doit maîtriser le rythme de son pas afin d’éviter que le cœur ne se plaigne trop. Et inversement, il faut poser l’oreille sur son rythme cardiaque pour imprimer le bon mouvement aux jambes. Le temps s’étire en montée et l’on a tout le loisir d’observer l’environnement. Les bruits, les couleurs, les odeurs, tout est passé au crible des émotions brutes. La montagne est une inépuisable source d’apprentissage. Vivre à la verticale enseigne l’humilité pour nous remettre exactement à notre place, au cœur du monde. C’est jubilatoire et l’effort nécessaire à fournir devient vite secondaire.

Le paysage change avec l’altitude, la forêt s’étiole. Les rhododendrons sont remplacés par les pins puis une végétation basse recouvre le terrain. Enfin le royaume du minéral se découvre aux alentours de quatre mille mètres. Nous mettrons deux jours pour atteindre le dernier refuge de Gosaikunda, proche des lacs d’altitude.

L’air s’est rafraîchi au-delà de ce seuil et les nuits passent en dessous du zéro degré. Notre équipement minimaliste plutôt prévu initialement pour les plaines du monde ne contient pas de duvet et nos vêtements ne sont pas adaptés aux températures trop basses. Les refuges nous prêteront heureusement des couvertures pour espérer trouver un sommeil serein.


Le soir, on se débarbouille dehors dans un baquet avant que la nuit ne fasse sombrer la montagne dans l’obscurité. Un ciel étoilé vierge de toute pollution lumineuse artificielle accompagne ces fins de journées radieuses. 

A l’intérieur du refuge, on réduit alors l’espace en se serrant tous autour du poêle en tôle présent dans la pièce principale. Les personnes qui se sont suivies, rattrapées, dépassées durant la journée d’ascension se retrouve ensemble en cercle, les pieds et les mains tendus vers les flammes alertes qui s’échappent du poêle. Le feu tiendra l’espace d’une courte soirée, bref instant suspendu dans le temps, pour se réchauffer en compagnie du monde. Les bols de soupes de nouilles sont servis à tous au même moment. On émet sans gêne, de grands bruits gourmands en avalant notre thukpa, les joues rougies par la braise, les têtes déjà à l’étape du lendemain.

Les chambres sont de petites cellules avec deux lits faits de simples planches, un espace étroit pour circuler entre les paillasses, c’est tout. Une couverture, le froid qui gèle les fenêtres laissant siffler l’air dans les interstices béants et puis la solitude du sommeil. Les fines cloisons laissent passer les respirations voisines. Le silence s’installe rapidement. Sans se connaître, il apparaît que ceux qui ont marché la journée à l’unisson, qui ont avalé de concert leurs bouillons autour du même brasero, sont voués également à s’endormir au même instant. La nature et l’effort sont ainsi capables de relier de manière plus intense encore les femmes et les hommes, plutôt que les bavardages assommants habituels bien souvent inutiles.

Le matin, lever dans le froid à cinq heures. On goûte, en grelottant et dans le silence, à la tsampa tibétaine qui tiendra au corps plusieurs heures.

Le lac de Gosaikunda, encore perché dans les étoiles lorsque nous partons et recouvert à l’aube par l’ombre des montagnes, s’éclaircit en même temps que les pas lourds nous rapprochent du sommet. Tout est silence et minéral à cette heure. L’eau immobile est gelée à certains endroits et l’on commence à y distinguer les reflets des montagnes voisines touchées par un soleil naissant. Les mains gèlent, le souffle au démarrage est court et il faut quelques minutes de montée avant de retrouver un rythme plus régulier pour le corps et le cœur. On regarde avec envie le soleil déborder sur un versant, en comprenant bien qu’il ne nous atteindra pas tout de suite. Le silence et la beauté figée de ce paysage suffit bien à nous faire oublier ces menus désagréments. 

On atteindra la neige en effleurant les cinq mille mètres. Marcher et l’entendre craquer sous les pieds apporte un contentement instantané, une joie lumineuse enfantine. Ça sent la boule de neige et les descentes effrénées en luge. Ça croustille gaiement et on se régale de ce bruit gourmand. On longera plusieurs autres petits lacs cernés de blanc, aux teintes sombres d’agate et d’émeraude. La joie d’atteindre le sommet est vite balayée par ce que nous ne cessons de contempler les yeux grands ouverts. On s’oublie définitivement pour se fondre dans la beauté des hauteurs. La toile est sublime, on n’ose plus rien bouger ni dire par crainte de modifier cette aquarelle d’altitude. Le soleil réchauffe doucement les visages, les mains et illumine généreusement ce pays de roches acérées et de blanc immaculé. Nos vies sont à l’arrêt.

Nous nous libérons un peu plus tard de couches de vêtements désormais superflues et décidons, plutôt que parcourir le chemin inverse comme prévu initialement, de tenter la chance en amorçant un retour par l’autre versant de la montagne. On repart du côté du district d’Helambu.
Quand l’esprit croit que la descente est une partie de plaisir, les genoux lui rappellent qu’il n’en est rien. On regrette déjà les ascensions.
De ce côté-ci, la neige cède rapidement la place à une végétation rase, brune et brulée. Des ruisseaux en nombre déferlent depuis les sommets et inondent bruyamment toute la vallée. Nous rejoindrons en fin de journée le refuge de Thadepati, mille cinq cents mètres plus bas, récupérant au passage un peu de chaleur.

L’objectif sera ensuite de rejoindre le village de Melamchigaon à deux mille cinq cents mètres d’altitude, où se trouve en principe une piste accessible pour les véhicules. Un bus quitte théoriquement les lieux le lendemain à 8h00 selon les dernières informations. Un panneau indiquant qu’il faut cinq heures pour atteindre le village, nous déciderons le lendemain matin d’entamer une descente sans arrêt jusqu’à l’arrivée afin d’arriver à l’heure dite. On entame au lever du jour une course effrénée de deux heures au milieu d’une forêt verticale. Le pas est sûr et nous restons concentrés uniquement sur l’endroit où poser les pieds. C’est grisant au réveil de courir en forêt.

Melamchigaon est un village étendu sur un versant de montagne déboisé où les maisons prennent leurs distances avec les voisins. Des ruelles en pierres ou en terre relient cette humanité discrète. Mais aucun bus ne semble nous attendre. Un homme nous expliquera que les véhicules ne passent plus ici car la mousson dernière a emporté le pont qui reliait le village au reste du monde. Il nous indique qu’il faudrait descendre à Timbu pour peut-être espérer trouver une route viable. Rien n’est moins sûr car les informations ont toujours un peu de retard sur la réalité dans cette région. On estime encore à cinq heures de marche notre prochaine étape. Nous avalons une omelette et reprenons notre course. A mi-chemin, un paysan nous annonce la dernière mauvaise nouvelle en date, la prochaine passerelle suspendue s’est écroulée, le passage est rendu désormais impossible. Nous venons justement, un quart d’heure auparavant de franchir un pont suspendu dont l’état de certaines planches vermoulues et cassées nous avait laissé dubitatif. Il allait falloir emprunter ce même trajet rouillé en sens inverse. L’énergie folle du torrent quelques dizaines de mètres plus bas ne faisait rien pour nous rassurer. On passe silencieux dans un bruit de cascade assourdissant.

Nous rejoindrons une piste sur un autre versant de montagne quelques temps plus tard pour cette fois-ci avoir l’espoir d’atteindre le prochain village avant la nuit et sans autres déconvenues.

Cette route aura subi également de nombreux dégâts mais elle restera accessible à pied. Des éboulis seront aisément surmontés et les coulées d’eau coupant parfois la route nous obligeront simplement à ôter nos chaussures pour franchir ces cascades vives trop profondes.

Le soir, nous atteindrons Timbu mais devrons parcourir encore quelques kilomètres pour rejoindre enfin une route praticable pour les véhicules. Nous franchirons un ultime pont de fortune, fabriqué avec quelques poutrelles métalliques tremblantes jetées sans fixations par-dessus un dernier torrent agité avant de trouver un hébergement chez un couple d’épiciers qui nous proposera gîte et couvert.

Notre traversée du sud du Lantang aura pris cinq jours et restera dans nos mémoires comme un tourbillon d’émotions extraordinaires, ponctué de rencontres uniques dans des paysages somptueux.

Cette marche dans les étoiles improvisée aurait pu justifier à elle seule notre présence au Népal tant elle avait été intense et enthousiasmante. Et nous éprouvions déjà en tournant régulièrement le regard vers les hauteurs, comme une pointe de regret à quitter ces lieux.

Dans ces montagnes de l’Himalaya, quand la vie est parfois trop dure, on prie les Bouddhas, les Shiva, on vénère les esprits tapis dans les forêts sombres et ceux des neiges éternelles inaccessibles. Quand les journées ressemblent aux pistes chaotiques qui descendent des sommets, on chante des bluettes, des histoires d’amour dérisoires sans prétentions. Quand les coups durs malmènent les corps et les cœurs, ici on accroche son sac sur le dos et puis on sourit à la vie en empruntant la première route bancale qui tient encore. Sur les pistes de terre cabossées, dans le vertige des passerelles qui surplombent le tumulte des rivières, dans la chaleur des vallées bananières et sur les lacs gelés des hauteurs, au Népal on possède le talent et la force inouïe de sourire en toutes circonstances.

Et si vous aviez l’idée d’en demander la raison, on vous répondra simplement, en souriant une nouvelle fois,  » Pourquoi en serait-il autrement ? « .


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