Deux jours de transport seront nécessaires pour relier Panijim, la capitale de Goa, à Cochin, la ville la plus célèbre de l’état du Kerala. Les bus locaux desservent le pays sur des distances relativement courtes et il faut en emprunter plusieurs successivement afin de descendre progressivement vers le sud. Véhicules lents mais vaillants, ils laissent toute latitude pour jouir du paysage et de l’animation des villes traversées grâce à leur vitesse de pointe très modérée et leur absence totale de fenêtres.



L’air s’engouffre de tous les côtés, si bien que l’on a presque l’impression de voyager en extérieur. Le chauffeur expérimenté, pied au plancher et main droite sur le klaxon conduit avec dextérité et nous sort de toutes les situations apparemment inextricables, jonglant avec les piétons distraits, les cyclistes à la peine, les tuks-tuks à la corde et les camions trop chargés. Si le dos et les fesses ne nous rappelaient pas que cela fait bien trop longtemps que nous sommes assis, il serait aisé d’oublier ces heures chaudes égrenées par la fenêtre. On se réjouit du spectacle infini d’un pays qui donne à chaque instant la meilleure des représentations. Le théâtre de rue est une aubaine toujours étonnante pour les spectateurs ambulants que nous sommes.

Nous traversons des villes dans toutes leurs longueurs, Udupi, Mangalore, Kasaragod, en tachant de mémoriser des noms que l’on ne croisera jamais plus mais qui évoquent dans nos têtes perchées, les plaines nord-américaines, des contrées perdues du Sichuan chinois ou encore le nom d’une gare enneigée, halte septentrionale d’un transsibérien en route vers Novgorod.

L’Inde est univers sans boussole depuis la fenêtre de nos bus drapés de guenilles. Les religions en ajoutent également à la confusion, mélangeant allégrement les femmes musulmanes vêtues de noires abayas et les saris colorés des élégantes hindoues. On recense par endroit une multitude de minarets puis c’est la croix chrétienne qui prend plus loin le relais dans le ciel bleu de cette Inde multiconfessionnelle. A la fin, c’est toujours le cocotier qui, dans un souci d’œcuménisme, remporte la mise. Tout ce monde hétéroclite y trouvant fraternellement refuge pour se parer d’un soleil incendiaire.



Le Kerala, la terre des cocotiers, comme une évidence pour donner un nom à ce territoire du sud de l’inde, bordant la mer d’Arabie et recouvrant une grande partie de la côte de Malabar. Ces longues tiges échevelées sont présentes sur le littoral à perte de vue. Et ses fruits s’étalent amassés le long des routes que les hommes proposent à la vente, une machette à la main.



Nous nous octroyons des pauses dans des villes inconnues comme Kannur. Bourgade insignifiante pour un touriste, mais qui prend toute sa valeur après neuf heures passées à subir les soubresauts d’un bus hargneux. On s’y promène dans une nuit radieuse éclairée par les vitrines des confiseries gorgées de friandises à base de ghee ou de pâtisseries rappelant quelques douceurs orientales. On traque le meilleur endroit pour y manger un biryani, un dosa masala ou un idli dans des cantines minuscules et sombres où une feuille de bananier fait souvent office d’assiette.



Nous repartons repus mais trouvons encore l’audace de prétendre avoir encore de la place pour remplir nos besaces de fruits terriblement exotiques pour nos papilles européennes. Ananas, goyave, fruit du dragon, papaye, notre addiction végétale devient si terrible que nous nous promettons de récidiver dés le lendemain. La gare routière de Kannur nous voit embarquer aux aurores, quelques clémentines gorgées de soleil dans le sac, rescapées du festin frugivore de la veille. Nous repartons reposés et de nouveau prêts pour une journée de représentation théâtrale au fil de la route, les yeux grands ouverts.


Nous croisons plus tard, la ville de Mahe, une histoire française que nous signale le chauffeur du bus entre deux coups de klaxon appuyés. Une avenue des français le rappelle et quelques enseignes de commerces vantent également cet épisode méconnu.
En 1721, le représentant de la Compagnie des Indes Orientales, signe un accord avec le râja local afin d’ouvrir un comptoir commercial sur la côte de Malabar, loin de l’ancrage français se trouvant sur la côte est des Indes, notamment à Pondichéry. Ce petit port situé à l’embouchure du fleuve Mahe deviendra un enjeu et sera un motif de querelles régulières entre l’Angleterre et la France, jusqu’en 1954 où Mahe rentrera dans le giron d’une Inde unifiée. Le malouin Bertrand François Mahé de la Bourdonnais s’illustrera notamment par deux fois dans la prise de cette place commerciale, devenue fortin armé, en 1725 et 1741 avant de mener de multiples batailles dans l’océan indien au nom de la couronne de France.
La géographie quant à elle, garde encore aujourd’hui en mémoire, telle une anomalie historique, cette ville comme appartenant au territoire de l’union de Pondichéry, pourtant à six cent kilomètres de là, composé de quatre des cinq établissements de l’ancienne Inde française. L’Histoire n’efface rien, elle empile sans sourciller les strates des ambitions et des vanités humaines.



Cochin sonne enfin comme le point final de cette course côtière vers le sud. Une halte rêvée quand on arrive à bout de souffle sur la jetée de Fort Cochin, asphyxié de gaz d’échappements, écœuré du roulis incessant de nos vaisseaux roulants.

La cité vit au large de l’Inde, à seulement quelques mètres du rivage en réalité, mais le caractère insulaire des lieux se remarque immédiatement lorsque nous passons les deux ponts qui enjambent la lagune pour quitter le continent. Une infime distance au-dessus de l’eau et le monde n’est déjà plus le même. Cochin est un mélange d’univers, qui selon l’époque, auront croisé le fer ou laissé cultures et coutumes en partage au bout d’une jetée sur la mer d’Arabie.



La dynastie Tamoule des Chera installée depuis l’antiquité indienne, une communauté juive présente probablement depuis le premier millénaire de l’ère chrétienne, des commerçants musulmans également ancrés dés le septième siècle, des aventuriers portugais débarqués dans le sillage de Vasco de Gama ouvrant sa route des Indes en 1498, les hollandais relançant le commerce maritime un siècle plus tard puis les anglais à la fin du dix-huitième siècle, constituent l’histoire de Cochin que nous tentons de déchiffrer tout au long de ses rues étroites et de ses avenues débouchant sur la mer, ses bâtisses de pierres et de bois peints en blancs, son ultime synagogue et sa blanche basilique, le chant matinal du muezzin et les offrandes nocturnes aux dieux hindous. Car tout témoigne ici d’un passé bouillonnant et d’une richesse culturelle infinie. Et si aujourd’hui, Cochin et sa partie continentale, Ernakulam, sont les villes les plus peuplées et les plus dynamiques du Kerala, il existe dans cette partie insulaire un temps particulier qui n’est pas celui du reste de l’Inde. L’Histoire en est certainement la cause et la géographie, son rempart.

Nous aimons flâner à toute heure sur les quais du bout de l’île. Des pêcheurs immergés dans l’eau lancent un à un leurs filets d’un geste étudié puis tirent aussitôt pour le ramener. Non loin de là, des carrelets tendus vers le ciel attendent que la nuit tombe pour plonger dans l’eau saumâtre. On dit que cette technique de pêche fût importée par l’explorateur maritime chinois Zheng He au quinzième siècle. Des pêcheurs continuent d’entretenir cette tradition et on peut les observer réparer les grands filets à l’ombre des arbres centenaires. A deux pas, des commerçants étalent tout au long de la journée le fruit de leur travail, maquereaux, dorades et gambas fraîches brillent dans les casiers disposés au sol.


On revient dans le centre, baigné par les lueurs d’une fin de journée plus douce qu’ailleurs. Les grands arbres bordant les avenues y sont peut-être pour quelque chose. Les chauffeurs de tuks-tuks sont blagueurs quand il s’agit de nous proposer une promenade en Ferrari. Les habitants sortent sur les marches des maisons pour discuter et prendre l’air encore une fois. Les gens comme les couleurs des murs sont dessinés au pastel, aux antipodes d’un monde épris de vitesses et de bruits. Ralentir un instant est un plaisir rare, s’arrêter deux jours à Cochin, un privilège.





Le Kerala est un drôle d’état, le plus riche du pays, le plus éduqué, le plus communiste également. Il pousse l’œcuménisme jusqu’à mêler sans sourciller la très catholique mère Teresa au drapeau rouge athée d’obédience marxiste. Tout n’est pas aussi simple certainement mais c’est toujours étonnant de croiser la faucille et le marteau au milieu des carrefours d’une ville développée sous l’émulation d’un capitalisme mondialisé et baignée dans une solide culture religieuse interconfessionnelle. Les utopies du vingtième siècle sont peut-être d’une autre époque mais les idéalistes révolutionnaires de la côte de malabar ne le savent pas encore. Nous étions presque rassurés de constater que le monde n’était pas encore uniquement constitué d’un pragmatisme gris et qu’il continuait de s’offrir des contrastes de temps à autres.



Notre descente dans le sud aura été une succession de coups de freins, de roues libres, d’excitations routières, de spectacles réjouissants et de ralentissements bienvenus dans des villes où il fait bon marcher les mains dans les poches en quête d’un ananas à croquer pour le soir. La mer était un fil conducteur que l’on retrouvait toujours au coin d’une rue, au détour d’une plage déserte. Elle était la fraîcheur assurée de nos étapes furtives. Cochin, quant à elle, sera la bulle apaisée d’une Inde survoltée. Elle restera le fruit d’une histoire riche de fils et de destins emmêlés où se seront croisés voyageurs, explorateurs et royaumes éphémères de princes et d’aventuriers qui auront façonné à eux tous une terre touchante au large de ce monde.
Et puis il restera évidemment comme souvenir de cette Route Nationale Sud extraordinairement vivante, les arbres, ces cocotiers dressés par milliers saluant d’une légère inclinaison le passage détonnant de nos bus sans fenêtres sur la côte de Malabar à l’enivrant parfum sucré de coco.



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