Kazbegi, la route militaire

La route militaire construite par les Russes au XIXe siècle est un défilé de semi-remorques à l’arrêt sur la moitié de la chaussée. On file une nouvelle fois vers le nord de la Géorgie et du Caucase à bord d’une marshrutka. La route longe l’est de l’Ossétie du sud qui a fait sécession en 1992 avec l’appui de la Russie. Cette voie qui aura connu toutes les contrebandes, toutes les hordes d’envahisseurs et de marchands est un des deux seuls passages de la chaîne du Caucase. Elle fût fortifiée au fil de l’histoire pendant plus de deux mille ans afin d’en assurer le contrôle. On comprend immédiatement que rien n’a tout à fait changé, Darial reste un verrou puissant entre le nord et le sud qui s’actionne en fonction des intérêts de chacun. Cette route est aujourd’hui avec la guerre en Ukraine, un point de passage essentiel pour la circulation des marchandises en Russie et permet de contourner ainsi en partie l’embargo sur le pays. Des centaines de camions attendent leur heure avant de démarrer dans la vallée du fleuve Terek et rejoindre la passe de Darial vers la Russie.

Et pourtant au bout de la route, au milieu du trafic incessant, une douzaine de kilomètres avant la frontière, il y a Kazbegi. Renommée Stepantsminda, ce petit village de montagne persiste à porter son nom soviétique dans la bouche des habitants. Il faut dire aussi qu’une des premières choses que l’on voit en débarquant de la marshrutka est la montagne du même nom aux teintes rouges sombres et à la couverture neigeuse immaculée, le mont Kazbek. Cinquième montagne la plus haute du Caucase, elle culmine à 5047 mètres et marque de ce côté la frontière avec la Russie. C’est un volcan potentiellement actif qui reste blanc toute l’année en son sommet et qui domine la vallée. Au petit matin, c’est lui que l’on repère immédiatement. Exposée à l’ouest du village, elle est la première montagne à s’illuminer à l’aube naissante. Pour le reste du relief, le fleuve Terek serpente à l’ombre de façades de granit verticales, culminant pour la plupart à plus de 4000 mètres.

il faut sortir du bourg de Stepantsminda en empruntant la route principale, se faire tartiner de poussière par le défilé de camions, passer la rivière et rejoindre le village de Gergeti pour arriver au pied d’une ancienne tour gardant un corridor.

On rejoint l’emblématique église de la Trinité de Guerguétie construite à plus de 2000 mètres et désormais carte postale internationale de cette région du Caucase. Nous aurons l’occasion après une bonne heure d’ascension un jour de pluie, d’assister à une messe au petit matin en présence d’une quinzaine de montagnards. Les chants graves emplissaient la petite église, les bougies faisaient danser les icônes accrochées aux murs sombres pendant que le pope célébrait la liturgie face à un chandelier sacré. Il pouvait bien pleuvoir dehors, la terre pouvait bien trembler, le Kazbek s’éveiller, on se sentait à l’abri ici au milieu de ces pèlerins des hauteurs.

La montée est relativement rude et il faut cinq heures depuis le village pour atteindre le glacier au pied du Kazbek à 3200 mètres.
La zone se trouve sur la ligne de démarcation russe et un panneau explique qu’on rentre dans un territoire aux frontières floues, nécessitant un permis spécial qui semble ne parler à personne autour de nous. L’homme maquille parfois bizarrement de poteaux et de pointillés une nature qui restée nue, suffirait à occuper et contenter une vie entière.

Le sentier creusé par les bêtes et les hommes trace un sillon presque invisible au milieu d’une montagne grandiose.

Monter, c’est le remède pour apprendre à tout apprécier. Au-delà du souffle coupé, des muscles qui chauffent, il y a la simplicité retrouvée de ne plus rien faire d’autre que poser chaque fois un pied plus haut que l’autre. Et chercher une nouvelle respiration. Tout le reste est abandonné en bas. Monter, c’est déblayer à grand coup de balai de paille tout ce qui nous encombre, c’est utiliser une machette à travers le fouillis de nos vies surchargées pour ne conserver avec soi qu’un sentiment de dénuement et de simplicité.

Il y a les sens qui, en même temps que la précision des pas sur les rochers, s’aiguisent curieusement à chaque mètre gagné. S’il nous vient à maudire de temps en temps l’idée saugrenue d’avoir voulu viser un sommet plutôt que le champ désespérément plat d’à côté, il vient aussi toujours l’instant où les yeux, l’ouïe et le corps tout entier se mettent au diapason de la nature. Il y a les courtes pauses, une lampée d’eau accompagnée d’un quart de respiration et ce moment unique où le regard balaye le paysage dans son intégralité.

Alors si on l’avait oublié, on retrouve immédiatement la raison pour laquelle nous restons postés en équilibre sur un étroit sentier à fixer l’horizon. Plus rien ne fait obstacle. Le ciel limpide des hautes altitudes, la montagne écrasante, gigantesque et admirable à la fois, les pentes herbues supplantées plus haut par des amas de pierres fracassées au pied des falaises volcaniques, tout ce que le regard embrasse est là pour témoigner d’un monde qui, s’il demeure un mystère, est d’une beauté renversante et ravageuse. Immobiles, perchés sur un bout de silex qui entaille les crampons à trois mille mètres, nous sommes remis à notre place. Délestés de l’inutile pour un temps, il ne reste que ce que l’on est finalement, rien qu’un infime éclat de vie, aussi fugace qu’intense, posé au milieu d’une harmonie parfaite. Et ne pas s’y sentir étranger procure une joie intense. Il y a cette sensation précieuse, au bout de ces quelques heures d’effort, de se sentir arrivés chez soi, assis au bord d’un glacier d’altitude qui n’en finit pas de se fracasser lentement dans un univers minéral.

Cette vision était rassurante car on se disait que ce qui donnait sens à la vie, cette capacité à nous émerveiller et à aimer, ne risquait pas de s’éteindre devant une telle beauté. « Malheur à qui n’a plus soif » éructait le grand-père de Kazantzaki à son petit-fils lorsque ce dernier lui demandait comment il voyait la vie après avoir vécu cent ans. Le patriarche lui répondait « comme un verre d’eau fraîche », lui conseillant ainsi par ces affirmations de ne jamais céder au confort de l’habitude. Devant ce paysage d’altitude, croquant dans un bout de pain ou dans une pomme flétrie, nous savions que nous serions capable de nous émerveiller encore au moins mille ans. Nous avions encore soif comme jamais.

En redescendant, on croise les équipes qui vont en direction du glacier et qui s’apprêtent à monter au sommet du Kazbek. Bien sûr qu’on aurait aimé être montagnards à ce moment, comme on aurait aimé être marins au long cours en marchant sur les sentiers bretons de bord de mer. Nous étions remplis de toute la nostalgie de ce qu’il restait à faire et qu’on ne ferait pas par manque de temps ou de courage. On continuait la descente, heureux malgré tout d’avoir croisé ces jeunes aventuriers.

La veille, nous nous étions engagés dans la vallée de Juta, autre perle de la région pour aller marcher. Nous devons utiliser les services d’un taxi collectif pour rejoindre l’entrée de la vallée. La route en terre en partie effondrée est bloquée trois kilomètres avant le village de Juta. On finit à pied et on débute ce qui doit être encore l’occasion d’une belle journée de marche alpine.

Nous rejoindrons une passe à 3000 mètres avant de rebrousser chemin. L’endroit est connu par les géorgiens et par un tourisme naissant mais nous sommes très loin des dommages du surtourisme. Nous sommes quelques uns à atteindre le glacier à hauteur de la passe de Chaukhi. Le temps pour certains de marcher sur la glace, de manger un morceau en silence, éblouis par le décor et nous sommes repartis. 

La vallée est enchanteresse. Elle forme un long couloir verdoyant où coule paisiblement une rivière. Il faut déchausser, longer ou sauter par dessus l’eau pour grimper jusqu’au pied des montagnes des quatre saisons. La vallée a des airs de paradis perdu. Nulle voitures ni routes. Un sentier étroit, rien qu’un sentier et une rivière.

Les chevaux en liberté nous approchent parfois pour nous saluer, les chiens errants suivent nos pas de temps à autre tandis que les vaches musclées aux robes gourmandes, caramels ou chocolats, filent dans les estives. Quelques tentes de couleurs bivouaquent sur le plat avant de partir à l’assaut de la montagne qui domine. Tout était beau et calme. Chacun devrait en garder désormais le secret.

Quel monde se mettait donc à envahir nos caboches ! Faire provision de souvenirs étaient loin d’être une obsession. Nous n’étions pas des collectionneurs. Seul l’instant étincelant et furtif comptait pour nous. Les photographies prises la journée, les lignes d’écriture alignées le soir ne reflétaient que le simple besoin d’exprimer notre gratitude envers un moment qu’on ne reverrait plus jamais. Mais nous savions bien par expérience que nous ne regarderions ni ne relirions sans doute plus jamais non plus ces traces du passé. Celles-ci avaient toujours moins de saveur que l’instant naissant qui arrivait déjà à grand pas. La nostalgie était terriblement ennuyeuse, elle ne faisait qu’encombrer nos furtifs moments d’éternité à venir que l’on chassait éperdument. On se pliait volontiers aux quelques phases de Nikos Kavvadias :

« Le souvenir n’a de valeur que quand on sait que l’on repartira pour un nouveau voyage. Le pire des reniements, le plus grand désespoir est de jeter l’ancre dans son pays et de vivre de souvenirs. »

Après quatre jours passés à aller chercher l’altitude et le dénivelé, il faut se résoudre à marcher droit et plat. On redescend. Jamais depuis notre départ nous n’étions restés au même endroit aussi longtemps. On prenait peur devant tant d’immobilisme, mais la montagne aimantait et il fallait bien se résigner, on l’aimait.


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