Après deux jours de repos et une remise en état des corps et des sacs, nous quittons Douchanbé pour le nord du pays. Quand on est parfois un peu lessivé d’avoir trop voyagé, il arrive que l’envie de ralentir pointe le nez. Mais la plupart du temps, dès que l’énergie revient, alors le meilleur moment de la journée pourrait ressembler à celui de se retrouver un beau matin sur un parking de banlieue entourés d’une vingtaine de gars qui vous crie dessus en tadjik pour vous faire monter dans leur voiture pourtant déjà pleine. Si on pouvait, on les prendrait tous dans nos bras en leur disant : « Nous aussi vous savez, ça fait chaud au cœur de vous retrouver ! ». Après ces chaleureuses bousculades et négociations endiablées, on grimpe dans un minibus. Il nous permet d’atteindre Ayni à la croisée d’un relief où le chauffeur nous dépose au milieu d’un carrefour désert en nous indiquant du bras la direction à suivre. Nous avions envisagé de recourir au taxi partagé pour faire le reste de la route jusqu’à Khodjend. Mais le lieu désespérément aride incite rapidement à tendre le pouce pour décoller d’ici. C’est un poids lourd qui finalement, dans un nuage de poussière crayeuse, s’arrête pour nous embarquer. On passe alors le col de montagne suivant en compagnie de deux jeunes routiers qui viennent d’acquérir ce véhicule d’occasion lituanien. Ballotés au rythme de la grosse machine, on revisite à quatre la géographie du Tadjikistan et ses beautés brutes en traversant les montagnes Fann. Lorsqu’en redescendant vers la plaine un voyant s’allume, Farhod nous demande ce que la phrase mentionnée en rouge écarlate sur le tableau de bord signifie, on lui indique qu’il faudrait arrêter un moment les routes de montagne le temps de passer au garage. Le tableau signale en effet qu’il n’y a plus de freins. Rigolades et sueurs froides en comprenant pourquoi Murtadha, qui conduit pieds nus, utilise si fréquemment le ralentisseur manuel en négociant les lacets étroits. Prendre la route au réveil, c’est toujours allumer la mèche d’une dynamite en se demandant à quel moment de la journée ça va sauter.



On pensait à tous ces conducteurs qui nous avaient pris à bord de leurs véhicules depuis qu’on sillonnait le Tadjikistan. La veille, Maksud qui nous avait sorti du Pamir et convoyé jusqu’à Douchanbé nous avait renvoyé un message pour savoir si nous étions arrivés à Khodjent. Après l’avoir quitté une nuit précédente sur un trottoir de la capitale, il nous avait dit de l’appeler si on avait besoin de quelque chose. Lorsqu’on répondait hier que nous étions sur la route, l’homme à la carrure de déménageur bedonnant, nous répondit d’un laconique « Хорошо », Bien.
Pas quelque chose d’indigeste comme « Prenez soin de vous ». Rien de ces répliques à la guimauve un peu écœurante à force d’en être trop gavé. Seulement un « Bien » en russe qu’on avait trouvé rassurant. On savait que Maksud veillait, où que l’on soit. Les tadjiks avaient très régulièrement fait preuve d’affection et de générosité à notre égard. Mais ils avaient également toujours témoigné d’une belle sobriété concernant les démonstrations d’amitié. Il fallait le dire. « Хорошо ».



Khodjend, dernière halte Tadjike. La traditionnelle baisse de régime au retour du Pamir qui affecte souvent les voyageurs, touchait l’un d’entre nous. On patientait donc une journée, le temps de faire la peau à quelques bactéries indésirables. Le lendemain, cahin caha, un trio de marshrutkas nous poussait jusqu’à la frontière ouzbèke pour entrer dans la vallée la plus riche mais également la moins visitée d’Ouzbékistan, le Ferghana.
Elle possède moins d’attraits architecturaux que les villes renommées d’Ouzbékistan, mais elle demeura un axe majeur des transhumances eurasiennes. Elle fût même, à Margilan, un centre réputé de la production de soie en Asie centrale. Notre première halte ouzbèke dans la vallée était Kokand.

Moins d’étrangers dans une région signifie souvent pour nous un surplus de curiosité ou bien des démonstrations de sympathies démultipliées. Le commerçant de l’épicerie dans laquelle nous rentrons faire quelques achats ne nous lâche plus la main. Il nous tape sur l’épaule en nous guidant dans son magasin. Plus loin, un gars assis sur un tapchan dans la rue nous invite à venir s’installer. Signes de bienvenue et salutations joyeuses jalonnent l’avancée sur le trottoir de la grande artère, aussi nombreux que le défilé de tonirs brûlants cuisant les somsas odorants du soir. On marche épaulés de nuées de sourires. Les routes deviennent parfois soudainement légères parce qu’il y a les autres.



Passage au mausolée Dahma Shahkan, tombeau souverain et familial, où repose les khans qui dirigèrent Kokand. On l’atteint en longeant les murs silencieux des cours du quartier. Labyrinthe muet à l’heure zénithale dont le coeur serait un cimetière royal. Devant le mausolée sur les murets attenants, sous les grands arbres, des sages et des guérisseuses mènent leurs offices avec la plus grande application. On voit une femme tamponner la tête d’un patient avec un morceau de bois entouré d’un chiffon, un couple confier son nourisson à un prédicateur qui lui massera le ventre en chantant ce qui pourrait presque ressembler à une berceuse et il en va ainsi de suite sur l’ensemble de la petite place. Et si on ne saute pas sur l’occasion pour aller se faite soigner de tous les maux de la vie qui nous malmènent, on reste très longtemps en compagnie de cette cour des miracles qui propose à peu de frais, un peu d’espoir et d’empathie. Car c’est cela que nous avions l’impression de lire dans ces pratiques. Notre société moderne produisait des armées de coachs vantant l’avènement imminent d’un bonheur qui n’arrivait jamais. Eux, avec quelques coups de badine sur le dos, une main posée sur la tête et quelques chants sacrés aussi mélodieux que mystérieux, proposaient pour un billet somoni bien plus qu’une recette de techniques savantes et ennuyeuses. Ils offraient sans attendre une précieuse main amie gantée d’un fil de poésie à celui qui venait s’asseoir sur le muret à l’ombre du mûrier. On quittait les lieux tard sans avoir trouvé la recette du bonheur permanent que tout le monde cherchait dans nos contrées à l’ouest du continent. Planait seulement, décuplée, cette irrésistible énergie qui donnait encore envie de continuer la route malgré les petits ennuis et les tracas du quotidien. Cela s’appelait la joie.


Non satisfait de donner déjà au pays, melons et raisins, tomates et oignons, la vallée de Ferghana s’enorgueillit d’être également le berceau de la soie en Asie centrale. Margilan en est sa capitale. Si la Chine possède la quasi exclusivité de la production de soie pendant 3000 ans, son secret de fabrication s’exporte souvent en fraude durant le premier millénaire après Jésus-Christ et emprunte les routes qui prendront son nom bien plus tard au XIXe siècle. Ainsi, non content de produire des draps de hautes qualité, Margilan se lance dans l’élevage de vers à soie à partir du VIIe siècle et devient une étape essentielle de la diffusion de soieries en Asie.





On visite une fabrique dans un des vieux quartiers de Margilan. Cachées derrière de hauts murs blancs, les maisons basses cernent une cour ombragée par de vieux mûriers ridés. Chacune d’elles abrite une partie du processus de fabrication du fil de soie. On franchit alors en même temps que les portes en bois, les étapes qui, du vers à soie au métier à tisser, permettent la création de l’étoffe précieuse et colorée. Ce sont les femmes essentiellement qui détiennent le savoir. Travaillant en petit groupes ou bien individuellement, on les observe, toutes très concentrées, jouant de patience et de dextérité avec les fils de soie lumineux ou procédant aux règlages complexes des machines mécaniques ou industrielles. Elles prennent toutes, malgré leur activité, le temps d’un sourire ou d’un salut discret. Parfois elle nous demandent de nous approcher afin de dévoiler quelques astuces du métier. Il se dégage de ces salles une grande concentration doublée d’une étonnante sérénité où les contremaîtres sont absents et les ouvrières douées d’une maîtrise exemplaire du métier. Elles représentaient à nos yeux le symbole de la route que nous suivions depuis plusieurs mois, quelques millénaires d’histoires, tout autant de kilomètres de poussières et de reliefs cabossés contenus dans un extraordinaire fil de soie traversé de lumière et fabriqué par des mains humaines. Peu de temps avant de partir, une des femmes nous avait glissé en souriant un cocon dans le creux de la main et dit de le conserver. Toute l’histoire de la route tenait dans notre paume. La légende opérait encore à plein dans ces bâtisses.





Le soir, on se fait interpeller une énième fois, cette fois par un tout jeune adulte qui nous dit être allé à Paris cette année. On a quelques difficultés à se comprendre mais ce soir, au coin d’une rue baignée dans le flot incessant des automobiles, il y a un plaisir commun à être simplement ensemble quelques instant. On s’apercevra un peu plus tard qu’il est le vendeur de la minuscule échoppe de rue qui vend les fameux pains ronds ouzbèques que l’on cherchait alors justement. L’affaire fût aussitôt faite. Le boulanger de Margilan était désormais un ami.



C’est le train qui nous accompagnera ces quelques jours pour traverser la vallée de Ferghana. Wagon 8, couchette de jour numéro 133, une théiere posée près du samovar, on compte les rangs de vignes, les champs de coton qui défilent derrière une vitre grise après un long voyage. Andijan sonne le terminus du rail. Le wagon est déjà presque vide. Fin du trajet. Après c’est la frontière, une autre histoire.

On descend le marchepied. Sur le quai on demande par où est la frontière. Et puis on continue. Nous n’avons jamais beaucoup aimé les terminus.
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