Les soviétiques avaient bien tracé quelques lignes droites, ils avaient aussi pensé à inaugurer une imposante statue de 23 mètres de Vladimir Ilitch, la plus haute d’Asie centrale, où le révolutionnaire indiquait vaguement du bras la direction à suivre. Non loin de l’avenue Lénine, le marché de Jayma avait la réputation d’un marché où tout se vendait sur ses étals. Tout le monde déboulait dans ses ruelles de tôles et de toiles, paraît-il. Nous aurions pu voir tout cela. Mais les temps changaient trop vite ou alors nous étions trop lents. Osh cassait ses rues lorsque nous arrivions, répondant à une volonté urgente de rénovation urbaine. La statue du commandeur suprême venait d’être déboulonnée du centre ville un mois plus tôt, elle aussi, signe d’une prise de distance avec les russes. Quant au marché tant couru, il avait tout simplement disparu sous les eaux du Naryn l’année précédente. L’ancien monde n’était plus, le nouveau n’était pas encore arrivé. Osh nous semblait anonyme, déserté par l’histoire, sans repère véritable et difficile à cerner. Restait tout de même un drôle de musée niché dans la grotte rose boudoir d’une montagne sacrée en plein cœur de la ville. Nous n’apprenions rien mais profitions de la fraicheur naturelle autant que de la décoration étonnante qui deviendrait certainement un jour cultissime.




On errait d’une rue à l’autre durant un jour ou deux pour préparer la suite du voyage et puis lorsqu’une marshrutka se présentait pour descendre vers le sud, on emboitait le pas sur le marchepied. Les Kirghizes étaient résolument nomades, les villes étaient des pièges à sédentaires, ils n’étaient pas chez eux, nous venions de le comprendre. L’avenir était forcément ailleurs. C’est là qu’on allait.



Pour rejoindre Sary-Mogul, il faut compter quatre ou cinq heures de marshrutka, une confortable route d’asphalte. Il faut s’enfoncer dans une vallée qui monte progressivement jusqu’à presque 3000 mètres. Les monts aux courbes douces prennent en ce moment la couleur des blés. Ce qui pouvait être fauché finit de sécher, le reste revient aux animaux et à la montagne. C’est la fin de l’été. Les maisons alternent avec les yourtes au hasard d’un renfoncement entre deux collines ou profitent d’un relief un peu plus plat qu’ailleurs. Mais ce sont les animaux qui tiennent le haut du pavé. Les troupeaux sont partout, libres de paître et vaquer où ils le veulent. Une vache passe la route sans prévenir, les chèvres se réservent les versants les plus escarpés tandis que les chevaux, par dizaine, colonisent la steppe sans limite. L’homme devient insignifiant et retrouve sa place.


A Sary-Tash, nous croisons la Pamir Highway empruntée un mois plus tôt du côté tadjik. La boucle se dessinait dans nos têtes d’apprentis géographes. 19h00, Sary-Mogul, un village qui ressemble un peu à Bulunkul dans le Pamir, en plus grand. Il n’y a rien et c’est haut. Cette fois l’accueil se fait sous la pluie.



On nous avait prévenu de ne pas aller à Tulparkul à pied car la route était monotone et il y avait de la poussière. On part quand même un matin à 7h00. C’est vrai qu’il y a de la poussière. Le soleil donne déjà sur le pic Lénine. On traverse le pont de la rivière Sary-Mogul, la steppe est devant nous jusqu’à aller buter contre les montagnes enneigées. C’est sublime, on ne regrette rien.

Marcher dans le désert, c’est l’assurance d’une rencontre avec soi. Là-haut, la lumière est différente, peut-être plus lumineuse, les sons aussi semblent plus clairs. Il n’y a que la tête qui reste brumeuse. On marche en silence à l’écoute du crissement de nos pas et du défilement ininterrompu de nos songes.
Nous reprenons à notre compte une réflexion de Bruce Chatwin. Les nomades des anciens temps marchaient en boucle pour la nourriture, l’eau, les bêtes… Nous, nomades modernes, nous voyagons à la recherche de nous-mêmes, disait-il. Avec quelques détours, ça peut occuper une vie. Nous marchons tout droit dans la steppe, ça ne finira jamais cette histoire.


Nous croisons plus tard un cavalier kirghize qui mène son troupeau dans la vallée. Échange de prénoms, d’âges et de géographies. Et puis nous regardons tous les trois loin autour de nous. « Droit devant, le pic Lénina ! » dit-il en pointant du doigt le sommet le plus élevé de la chaîne des montagnes Alay. Conversation minimaliste, échange essentiel. « Qui, quoi, où ». Suffisant dans la steppe pour bien s’entendre avec les rares personnes que l’on croise.



On ne sait pas pourquoi mais l’homme sur son cheval nous ramène encore à une phrase de Chatwin lorsqu’il confiait à la paléontologue Elisabeth Vrba:
« Je sais que cela vous paraîtra sans doute tiré par les cheveux, mais si l’on me demandait : « A quoi sert un gros cerveau ? », je serais tenté de répondre : « A trouver son chemin en chantant dans le désert… »
Elle lui répondait en souriant : « Moi aussi je crois que les hominidés étaient nomades.» »
Repas au bord de la rivière le midi. Un ruisseau plutôt qui verdit la steppe aux abords en serpentant sur une parure brune infinie. Nous déjeunons en compagnie de quelques ânes et de veaux aux pâtures. On s’entend bien.



Milieu d’après-midi, la steppe disparaît au profit du relief de montagne. Un chemin escarpé, quelques éleveurs ont commencé à plier yourtes et bagages pour redescendre avant le temps mauvais. La neige est précoce dans les environs. On trouvera une yourte encore debout pour nous héberger les deux prochaines nuits. Un petit poêle au centre où on brûlera des bouses séchées ce soir pour parer aux morsures du froid, une natte sur une planche de bois pour le couchage, des tapis pour isoler du sol. Et puis rien d’autre. Juste un ciel étoilé d’anthologie et l’ombre du pic Lénine pour couvrir notre sommeil.



Le lendemain, on suit les marmottes. Debouts ou allongées sur une pierre au soleil, elles ponctuent notre ascension vers le col des voyageurs. Elles ralentissent évidemment la progression tant c’est un plaisir de prendre la pause en même temps qu’elles pour les observer à loisir. Plus haut un troupeau de yacks étiré sur un versant semi-aride devient l’ultime gardien de la passe. On l’atteint en fin de matinée.




Depuis les 4150 mètres d’altitude du col, c’est le pic Lénine enneigé et un glacier gris velouté à ses pieds qui décrit un paysage de haute montagne. Il est, un peu plus bas, entouré d’autres reliefs exceptionnellement colorés d’où les pentes oxydées évoquent une explosion orchestrée par un peintre artificier. La nature est une artiste qui ne finira jamais de nous éblouir.
Depuis la vallée et la steppe traversées à pied, la vue blanche immaculée, glacée et brillante du massif Alay signe l’aboutissement d’un parcours exceptionnel. La saison des alpinistes qui escaladent le pic Lénine à 7128 mètres est maintenant terminée, la neige et la météo devenant trop instables.


Cette montagne, si elle est renommée pour être relativement accessible détient un nombre plutôt élevé de pertes, des plaques commémoratives en témoignent lorsque nous progressons sur le sentier. Escaladé pour la première fois en 1928, le pic est alors considéré comme le plus haut sommet du Pamir. Il est détroné en 1933 par un autre, un peu plus élevé, à qui l’Union Soviétique décernera naturellement le nom de pic Staline. Admirer les cimes donne parfois des leçons d’histoire et d’égocentrisme. En 1934, c’est un des plus illustres alpinistes soviétiques, Vitali Abalakov, qui y montera un buste de Lénine. Le pic connaît ensuite de belles victoires comme en 1974, où une cordée exclusivement féminine de huit russes fait la course au sommet. Une d’entre elles le paiera de sa vie. En 1990, c’est un autre drame absolu qui marquera toute l’histoire de l’alpinisme. C’est un tremblement de terre qui ensevelira le camp de base II et qui emportera 43 alpinistes en quelques instants.


A cette heure maudite alors que nous soufflons fort pour atteindre nos propres sommets, nous apprenons qu’il y a, coincée à 7000 mètres avec la jambe cassée sur le pic Pobeda dans le proche massif du Tian Shan, une autre femme russe désormais probablement emportée par le froid extrême, les secours à cette altitude étant quasiment impossible.
A la saison prochaine, on verra malgré tout des femmes et des hommes repartir à l’assaut des pentes du Lénine. Pour suivre l’exemple. Poursuivre la trace. Drôles d’humains aussi butés qu’admirables.


Nous referons le chemin inverse le lendemain pour rejoindre Sary-Mogul dans la vallée à 3000 mètres. Les mêmes trente kilomètres de caillasse et de méditation aérienne qu’à l’aller. Nous marchons cette fois en compagnie d’espiègles gamins qui ont pour tâche de redescendre les troupeaux à la fin de la saison des estives. On partage avec eux l’eau de notre gourde et le « qui, quoi, où » du désert. Ils sont les sourires radieux des steppes, les enjoués Tom Sawyer et Huckleberry Finn de la transhumance poussiéreuse, les derniers des mohicans kirghizes. On est avec eux sur la terre rase, de toutes les guerres des boutons.



Il fallait, après les sentiers escarpés qui grimpaient au ciel, se replonger dans les délices des steppes désespérément planes et rectilignes. On ne s’ennuyait jamais.
Et puis de toute manière, on en avait marre de compter les marmottes en haute montagne.

En savoir plus sur Ribines et Godillots
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

