Tibet, les moulins à prières

Les moulins à prières qui tournoient dans le ciel, les chapeaux en feutre comme des stetsons américains, les moines vermillons, les visages brulés par les vents cinglants d’altitude et les femmes lumineuses vêtues de noir et d’un couvre-chef aux rubans colorés. Les longs chapelets que l’on égrenne derrière le dos et les hommes qui marmonnent des textes sacrés sur le bord du trottoir.

Nous avions pris de la hauteur et troqué en quelques heures d’autocar un monde pour un autre. La grise Chengdu était déjà loin. Et la grille de la petite gare routière que nous franchissions ce matin n’était en réalité rien d’autre que la porte d’entrée du Tibet.

Le Sichuan est cette région qui marque la frontière entre la Chine tropicale et embrumée des basses altitudes du sud et le Tibet des alpages accrochés au ciel à 4000 mètres sous un soleil blanc glacé et éternel.

Kangding est encastré entre les montagnes, une rivière d’émeraude gronde en son centre. Un marché affiche sur les étals d’imposants quartiers de yacks rouges rubis. Au sol, la tête de l’animal fixe sans cligner le passant. Les femmes lestées de lourds paniers en osier promènent fruits et légumes sur le dos. Les herboristes exposent au soleil des sacs pleins de feuilles craquantes sous des chapelets sombres de viandes dures comme la pierre. Des champignons étalés sur le bord du trottoir brunissent lentement. Tout cela finira ce midi dans nos bols de soupes dans la pénombre d’une gargotte fumante.

A son extrémité sud, le monastère de Nanwu nous rappelle ceux du Ladakh. Partout dans le vaste Himalaya, la culture boudhiste sème temples et drapeaux à prières à tous les vents. Nous sommes heureux de retrouver cette atmosphère des hauts plateaux himalayens.

Lorsqu’on rentre dans le temple, une femme s’allonge sur le sol, se prosterne, se relève puis répète ces gestes à l’infini en marmonnant. Dans cet antre, tout n’est qu’apaisement au milieu de couleurs chatoyantes. L’odeur de l’encaustique des bancs se mêle à celle de la cire des bougies et des lampes à beurre.

Plus tard des moines s’installent pour prier. Les chants s’évanouissent entre les tissus éclatants et les colonnes peintes. Le tintement d’une petite cloche, la tingsha, et le gong d’un damaru obligent à l’immobilité. La ferveur des autres est souvent hypnotique. Nous sommes seuls avec les moines au milieu des bois patinés et des tissus enflammés.

Le Kham est une des trois provinces traditionnelles tibétaines avec l’Ü-Tsang et l’Amdo. Le grand nombre de monastères présents sur ce territoire démontre ici le fort développement du boudhisme tibétain. Plusieurs de ces temples furent détruits lors de l’intervention militaire chinoise à partir de 1950 puis reconstruits. Aujourd’hui encore l’ancien Kham tibétain demeure une terre de guerriers extrêmement attachés à la culture tibétaine.

C’est de cette région qu’Alexandra David-Neel, orientaliste et aventurière d’exception, prendra la route de Lhassa en 1923 pour tenter de rejoindre la cité interdite. Grimée comme une tibétaine partant en pélerinage avec son fils, elle parcoure durant cinq mois d’hiver le Tibet avant de toucher son but. Après deux précédentes tentatives vaines, elle devient la première femme européenne à atteindre le palais du Potala de Lhassa en février 1924.

Les aléas d’une route périlleuse, le froid extrême, les privations et les blessures, le brigandage et la méfiance ne seront pourtant rien en comparaison de ce qui terrifiait l’écrivaine et dictait sa vie.

« J’ai toujours eu l’effroi des choses définitives. Il y en a qui ont peur de l’instable moi j’ai la crainte contraire. Je n’aime pas que demain ressemble à aujourd’hui et la route ne me semble captivante que si j’ignore le but où elle me conduit…»

Dans le minibus qui nous emmène sur la route du plateau tibétain, on entend notre chauffeur psalmodier des mantras. On passe les virages en épingle portés par une énergie paisible et méditative. Un stupa marque le col à 4300 mètres, le chant du chauffeur s’intensifie, les yacks grimpent le long de la route sur les roches escarpées. On s’enfonce dans une brume épaisse sur la piste qui mène à Lhassa.

Si la situation de la région du Tibet autonome impose aux étrangers un visa spécial et un chaperon pour se déplacer, celle du Tibet oriental laisse plus de latitudes pour la sillonner. Et s’il s’avère que la situation peut se modifier régulièrement au gré des événements, on peut en ce moment voyager dans le Kham en pays tibétain de manière totalement indépendante.

Tagong, village situé dans la préfecture autonome tibétaine de Garze, est assis sur le plateau au milieu de vastes prairies où les nomades tibétains mènent leurs troupeaux. En fond de tableau une barre rocheuse culmine avec le mont sacré Yala à 5820 mètres. Le monastère de Tagong fût fondé au XVIIe siècle en l’honneur de la princesse Wencheng de la dynastie Tang se rendant au Tibet au VIIe siècle pour épouser le roi tibétain Songtsen Gampo. En route pour Lhassa, elle laissa tomber une statue du jeune Bouddha Jowo Sakyamuni à l’endroit où se trouve aujourd’hui le monastère. Elle y ordonna alors la construction d’un temple. C’est ainsi que Tagong est depuis plus de mille ans un des sanctuaires bouddhistes les plus importants du territoire autonome de Garze.

Au milieu des maisons traditionnelles massives en pierres grises du village, les toits dorés du temple entourés de centaines de moulins à prières abritent de nombreuses reliques bouddhistes et une statue très vénérée du jeune Bouddha Jowo Sakyanumi identique à celle de Lhassa. Une école proche accueille de nombreux étudiants de tout le Tibet où ils apprennent principalement le boudhisme tibétain et la langue tibétaine.

Forts de ces nouvelles connaissances, on se fond encore fois un matin dans les ors et prières des moines avant d’aller prendre plus tard un thé au beurre de yack. Le monde était certes loin d’être parfait mais il fallait bien reconnaître que parfois certaines journées accrochaient les sommets.

Il faut une journée de voyage, d’attente sur le trottoir, de pérégrinations les yeux ouverts, de balancement contre les portières, jetant nos sacs de van en van, dévalant les routes pour descendre à Yajiang puis remontant le col suivant à 4400 mètres pour rejoindre le soir venu la ville de Litang. C’est là que le 7ème et le 10ème Dalaî-lama sont nés.

La ville plus étendue que Tagong est aussi majoritairement peuplée de tibétains. Les rues débordent de femmes et d’hommes qui, moulins à prières ou chapelets en bois à la main, colorent l’atmosphère d’un supplément d’âme. Tels de drôles d’étrangers errants sur les hauts plateaux, nous provoquons régulièrement sourires et salutations amicales lors de nos sorties. Rien n’incite à rentrer chez soi quand la vie défile en cinémascope sur le trottoir d’en bas.

Les moulins sacrés qu’on voit tourner inlassablement diffusent les prières contenues à l’intérieur du cylindre sous forme d’un rouleau de papier. Chaque tour vaut pour une récitation de la prière inscrite sur le manuscrit. Om Mani Padme Hum, souvent connu hors de l’Himalaya,est le mantra le plus répandu. Quant au chapelet, le mâlâ, tenu à la main ou en collier autour du cou, il est utilisé pour compter les récitations de mantras.

Le monastère de la ville fondé en 1580 par le 3ème Dalaî-lama ressemble par ses dimensions conséquentes à une cathédrale plus qu’à une chapelle de campagne. Les bancs désertés quand on y passe laissent imaginer l’ambiance qu’il peut y régner lorsqu’ils sont remplis. On se met dans les pas d’une femme qui tourne rituellement de gauche à droite le long des murs du temple. Chaque statue croisée est l’occasion d’une pause dans cette circumnavigation liturgique, d’un don sous forme d’un billet posé aux pieds de l’icône, d’un mantra mille fois répété qui vient se poser sur les fresques patinées à la flamme des bougies. On se fait discret, on s’efface devant la ferveur jusqu’à nous diluer dans le silence du moment.

Et puis il y a le Báitǎ Gōngyuán, un grand chörten blanc situé à la sortie de la ville. Entouré d’une ceinture de cylindres en cuivre que les fidèles font tourner en permanence, il abrite un des moulins à prières les plus grands du monde. Il faut plusieurs personnes pour pouvoir faire bouger ce lourd tube de 21 mètres de hauteur. Un enregistrement des paroles du Dalaï-lama ajoutent à l’ambiance méditative du lieu. A l’entrée, les femmes se prosternent en s’allongeant et en se relevant sans arrêt. Autour du moulin, les fidèles tournent sans fin en marmonnant. On emboite le pas à l’invitation de plusieurs personnes qui, nous voyant immobiles sur le bas-côté, nous exhortent à nous mettre immédiatement en mouvement. Ces appels ne peuvent rester sans réponse. On se met alors à marcher comme tout le monde, on accepte de tourner dans le même sens que tout le monde, bercés de sourires, d’étonnements, enveloppés d’une bienfaisante prière collective. L’instant s’épaissit, chaque pas est accompagné par des dizaines d’autres, chaque main posée sur le moulin se trouve reliée à celle du voisin. Om Mani Padme Hum disent-ils en faisant tourner les moulins à prières.

Il faut bien se résoudre un beau jour à quitter les hauts plateaux. Nous empruntons une fois encore un chapelet de véhicules hétéroclites pour redescendre à Shangri-La dans le Yunnan. Une ancienne route trace son chemin au fond de gorges de montagnes encaissées en longeant une furieuse rivière émeraude. Les villages, les hameaux de maisons forteresses aux toits plats surplombent les précipices, tenant comme ils peuvent sur des pans escarpés. L’asphalte s’efface parfois devant nous, labouré par les fréquentes chutes de roches. Croiser un autre véhicule devient une épreuve d’équilibre pour ne pas finir dans la rivière. Tout ceci est étonnament loin de la Chine des grandes infrastructures routières que l’on croise depuis notre arrivée.

Fin de journée, il faut avancer lentement, faire tourner les moulins à prières et jubiler devant tant de beauté avant la nuit. Ne jamais regretter les autoroutes, rester pour toujours ébahis.


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