Du Yunnan à Shanghai

Shangri-La est une drôle d’histoire. Incendiée il y a une dizaine d’années, la vieille ville fondée il y a 1300 ans et qui portait jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle le nom chinois de Zhongdian, fût reconstruite avec l’idée d’amplifier la voie empruntée depuis quelques années. La proximité des montagnes et la culture tibétaine encore présente allaient faire de Shangri-La une destination à la mode.

Tout démarre du livre à succès « Les Horizons perdus » de l’écrivain britannique James Hilton, paru en 1933. Plusieurs fois porté à l’écran, il développe le mythe d’un paradis perdu aux confins du Tibet découvert par des rescapés d’un accident d’avion. L’ouvrage évoque des paysages extraordinaires baignant dans une paisible mer de tranquillité où se cacherait un monastère oublié du reste du monde. James Hilton, bien que solidement documenté, ne s’était jamais rendu dans ces régions montagneuses et avait inventé de toute pièce ce qui devait devenir une légende. Shangri-La aurait dû rester une utopie littéraire. Mais l’entêtement humain fit que plusieurs pays himalayens revendiquèrent la localisation du mythe. En 2001, la région du Yunnan, appuyé par quelques « spécialistes », valide la thèse selon laquelle le lieu dont est inspiré la Shangri-La du livre est situé à Zhongdian. Le paradis avait enfin une adresse.

Aujourd’hui, ce sont des nuées de jeunes filles maquillées en princesses qui défilent toute la journée dans les rues d’une bourgade rénovée. Bouteilles d’oxygène en main pour appuyer l’idée qu’ils se trouvent à deux doigts des sommets du monde, les touristes des plaines respirent de larges bouffées d’air en conserve devant des vitrines de souvenirs usinés dans le centre de la Chine. Et si nous sommes encore en territoire historique tibétain, Shangri-La a néanmoins pris un drôle de virage folklorique destiné à rendre la culture atone et la tradition inoffensive. Mais nous n’aimions que les trucs bancals qui grinçaient et claudiquaient, patinés par l’usure du temps, nous n’encensions que tout ce qui claquait fort sans frein dans le vent. On ne restait pas.

C’est un peu une part de Chiang Mai du royaume de Siam, une atmosphère du vieux Hanoï au Vietnam qui s’inviteraient dans les rues arborées d’une Chine éternelle. Dali c’est un peu un truc de hipster, une concentration d’accrocs du clavier et du télétravail, un tube de gouache romantique pour les artistes, un refuge à la camomille pour les jeunes déboussolés des temps modernes. Dali c’est la prise qu’on débranche quand le vacarme des mégalopoles devient insupportable. Car c’est aux lendemains de l’ère de la covid que la jeunesse chinoise s’est expatriée pour une partie dans les campagnes, fuyant une compétition professionnelle épuisante, une croissance du chômage jusqu’alors inconnue et une perte de sens dans un monde qui comme dans tant d’autres endroits du globe semblait aller trop vite.

Le long lac Erhai entouré des montagnes du Yunnan offre depuis toujours un cadre spectaculaire où les populations humaines ont trouvé une nature accueillante pour s’ancrer définitivement. Les plateaux du Tibet ont cédé la place à la douceur bienveillante d’une Asie gorgée de fruits, de villages qui cultivent la lenteur en même temps que le riz.

L’ethnie Bai dominante y est installée depuis près de trois mille ans et c’est toujours elle que l’on croise sous les arbres des rues de Dali. Les femmes portent encore pour les
plus anciennes les costumes traditionnels, tabliers noirs rehaussés de galons multicolores, tuniques brodées et coiffes colorées. Le boudhisme majoritaire cultive largement le goût pour les légendes enflammées. Sur les portes en bois des porches des maisons, dans les temples, au travers de l’iconographie Bai, de redoutables guerriers et personnages mythologiques sont accompagnés de tigres puissants et d’impressionnants dragons, symboles de force et de courage. Dans la rue, sur les pas de portes, de grands cierges d’encens en papiers rouges se consument lentement afin de protéger les habitants. On prend amplement notre part d’assurance vie en respirant à plein de larges effluves de fumées blanches. Et si l’exercice fait tousser, nous sommes ravis de nous savoir ainsi sous bonne garde.

A quelques kilomètres du centre, trois pagodes sont emblématiques de Dali. Construite au neuvième siècle, la plus grande mesure près de 70 mètres. De chaque côté, deux autres tours de 40 mètres, plus récentes d’un siècle, en assurent l’équilibre esthétique sur fond de montagne verdoyante. Erigées sur l’emplacement du temple royal Chongsheng, les pagodes conservaient les saintes reliques boudhistes et assuraient ainsi la protection de la région contre les catastrophes. Un vaste jardin et un temple à l’arrière des trois tours achèvent la composition de cet ensemble parfaitement harmonieux. Plantes médicinales, étangs et arbustes alentours sont l’occasion d’une promenade silencieuse et d’une vue d’ensemble sur le lac Erhai.

A une demi-heure de Dali, un autre village Bai invite à passer un dimanche à la campagne. Xizhou fût une ancienne position militaire du royaume de Nanzhao puis un comptoir important sur la route du thé et des chevaux à partir du huitième siècle. C’est aujourd’hui un joli bourg à courte distance du lac Erhai. Et si le tourisme déborde comme la marée à certaines heures fixes jusque dans les rizières voisines et se lance dans d’excitantes séances de photographies comme on peut aussi le voir dans nos champs de lavandes provençaux en été, il est tout à fait agréable de se promener au milieu d’une architecture Bai préservée.

Deux jours passaient ainsi sans qu’on s’en rende compte. Le Yunnan respirait la douceur, la rudesse des hauts plateaux s’estompait. On continuait notre descente vers l’est. D’un jet de train, nous étions une fois encore propulsés vers les vastes zones urbaines où la haute tension et la suractivité humaine l’emportaient haut la main sur les rêveries de bord de lac. 

Kunming portait un costume bien gris. Les tours d’habitations peu engageantes de la mégalopole ne séduisaient personne. Le présent était une affaire parfois difficile à encaisser, nous regrettions dès la sortie de la gare nos paradis hippies de la veille.

Sans avoir l’obsession du forcené qui veut à tout prix trouver la beauté à chaque coin de rue, nous finirons malgré tout par dénicher de jolies sources de joies. Au pied de notre tour, c’est une école qui rythme nos débuts de journées. Dès sept heures,  les écoliers déferlent dans la cour au son d’une musique tonique qui vient taper sur les immeubles alentour. Celui qui dort encore est forcément sourd ou bien mort dans la nuit. On passe alors quelques instants réjouissants à observer des centaines d’enfants alignés comme à la parade, prêts à entamer une énergique gymnastique collective. Depuis la chambre de notre vingtième étage, on s’efforce de suivre le rythme avant de quitter les lieux en pleine forme.

Le temple de Yuantong, au centre de la ville, est l’un des plus anciens de la région. Fondé il y a plus de mille ans sous la dynastie Tang, il fût reconstruit par les Yuan au 13ème siècle. Connu sous l’explicite nom de « temple de la compréhension de toutes choses », l’ensemble est un modèle d’architecture classique boudhiste chinoise.

Au centre d’un étang, un pavillon au toit octogonal accessible par deux ponts en pierre abrite la statue de Guanyin, déesse de la fécondité aux mille bras et protectrice de la vie quotidienne. Des bâtiments bas cernent le plan d’eau, une coursive permet d’en faire le tour complet.

Dans une des salles les moines laissent échapper un chant mélodieux. Au fond de l’ensemble architectural, un Boudha veille et fait l’objet de multiples prières et révérences de la part des visiteurs. A la surface de l’eau émeraude de gros poissons rouges filent autour de quelques tortues immobiles hypnotisées sans doute comme nous par le chant des moines. On allume quelques bâtonnets d’encens proposés à l’entrée que l’on fiche dans le sable face au pavillon central. Et puis on se jette une fois encore dans le tumulte de la ville.

En fin de journée, les enfants sortent de l’école en courant comme si les activités sportives pratiquées tout au long de la journée entre les cours n’avaient pas été suffisament intensives. Ils nous font de grands signes en passant et disparaissent sur des scooters électriques derrière leurs parents ou filent dans les gargottes du coin pour plonger la tête dans un grand bouillon de nouilles parfumées.

Le soir nous continuons nos marches hasardeuses. Deux étrangers noctambules au milieu de huit millions d’habitants. La ville s’est assagie, les rues ont troqué la grisaille du matin contre de soyeux lampions rouge et or. Les portes ouvragées de l’avenue principale sont toutes illuminées. Kunming mange, discute et rit d’une même voix, assis sur de petits tabourets qui débordent en pagaille sur les trottoirs. Il faut savoir attendre un peu et garder espoir, nous le savions bien. De la grisaille émerge souvent tôt ou tard un rai de lumière, un ou deux morceaux de joie, un sourire sincère qui transforme une journée mal entamée en un instant d’éternité.

Notre progression vers l’est devient presque routinière en ce moment. Deux ou trois jours pour faire le sac d’une ville ou d’un village. Ensuite on repart plus loin, espérant grossir le butin.

Nous habitons à deux pas du Bund sur les hauteurs d’un immeuble du siècle dernier. L’effervescence de la rue monte jusqu’à la petite fenêtre de notre chambre. Les lumières du fleuve qui se reflètent dans le ciel refusent le sommeil à une ville qui ne connaît pas la nuit. Shanghai nous gratifie d’une énergie qui électrise. Dormir est ici une hérésie quand on est 28 millions à vivre ensemble.

C’est un des coeurs battants de la Chine. Poumon économique, terrain de jeu des nouvelles technologies, Shanghai c’est toute une histoire. Non loin de l’embouchure du Yangtsé, partagée entre les deux quartiers Puxi et Pudong de part et d’autre de la rivière Huangpu, cet ancien village de pêcheurs fût dès le dixième siècle un point de commerce sur la côte. La fin de la guerre de l’opium opposant chinois et britanniques au dix-neuvième siècle permet l’installation de concessions britanniques, américaines, françaises, russes et Japonaises. Le port se transforme, l’architecture européenne prend position sur les quais, mélangeant allègrement classique, néogothique ou encore Art déco. Les anciennes rives boueuses deviennent le Bund.

Parallèlement, la réputation sulfureuse de la ville s’internationalise. Un sulfureux cocktail mêlant jeu, opium et prostitution ravage les rues à l’arrière des quais. En 1921, c’est ici que les premières grèves ouvrières participent à la naissance du parti communiste. S’en suivra la guerre civile à partir de 1927 entre les révolutionnaires et le parti nationaliste de Tchang Kaï-chek, le Kuomintang. En 1949, les troupes victorieuses de Mao Zedong s’emparent de la ville qui sera ensuite délaissée, punie d’être le symbole d’un capitalisme honni. Mais c’était trop tard, Shanghai la cosmopolite avait bien trop d’énergie à revendre. Elle ne sera plus jamais une ville chinoise comme les autres. Le pays abritait un enfant terrible que connaissait la terre entière. Aujourd’hui, elle est redevenue le centre économique de la Chine et l’une des places financières les plus importantes du monde.

Deux journées s’écoulent à l’ombre des grands immeubles d’un vingtième siècle canaille qui voyaient défiler le monde entier sur ses larges trottoirs. On traîne autour de la maison de thé Huxinting sur pilotis du dix-huitième. Désertée par les mauvais garcons, elle fait le jeu des touristes locaux nombreux. On y accéde par un pont construit en zigzag, destinés à empêcher les mauvais esprits de traverser, ceux-ci ne se déplaçant évidemment qu’en ligne droite.

Nous visitons aussi le musée de la ville qui abrite une vaste collection de bronze, de jade, de calligraphie, de peinture, de céramique et de pièces de monnaie. Certaines de ces œuvres exposées sont un miracle de finesse. Les minuscules jade ouvragées jouent avec la lumière comme des perles d’eau émeraude surgissant de la pénombre.

Les rouleaux de calligraphies, les encres de Chine nous ramènent en un trait de plume dans les paysages éthérés parcourus quelques jours auparavant en bus. On rejoue le voyage en tenant la main des sages au milieu des forêts de pins, au pied des montagnes qui percent des nuages vaporeux dans un monde peuplé de dragons en noir et blanc.

Et puis il y a les bronzes qui nous observent, 3000 ans d’histoires indestructibles qui nous toisent du coin de l’œil, pauvres éphémères nous disent-ils.

Les vases en porcelaine tout jeunes en comparaison, bleu de chine et vert céladon, redessinent l’histoire d’une culture éternelle en couleurs et en rondeurs. On tourne à pas feutrés autour de la représentation d’un monde qui semble si beau et si fragile. Rien ne justifie l’ennui tant qu’un souffle animera les êtres humains. La curiosité se chargera du reste.

Sur le Bund, on voit des péniches descendre la rivière Huangpu. A quelques encablures de notre ponton, les eaux limoneuses du Yang-Tsé-Kiang  s’ouvre sur la mer immense et bleue. Nous avions atteint la mer. Il y a 6 mois, Mare Nostrum étincelait au large d’Ephèse en Turquie. Aujourd’hui, les reflets de la mer de Chine faisaient écho à la Méditérannée. Nous nous étions consumés en même temps que nous avions brulé les routes du continent, nous avions partagé cette terre avec tant d’autres. Nous les avions tous aimé. Le feu de paille allait bientôt s’éteindre. Notre mélancolie de fin de piste, il faut l’avouer, était terrifiante.


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