Pékin, fallait-il encore une fois s’infliger cette règle qui implique que tout début porte en soi une fin ? Nous nous heurtions à la grande muraille comme d’obstinés robots. Elle fût construite pour repousser les barbares, elle ne servait plus qu’à nous barrer la route.

On trainait ces derniers jours notre spleen dans le brouillard de la capitale chinoise. La cité interdite était un labyrinthe Ming où l’on aimait se perdre seuls le matin avant l’arrivée de la foule dévorante. Les pavillons carrés se succédaient à l’infini, les hauts murs qui les encerclaient faisaient remparts aux exhubérances de la ville. Un silence que troublait parfois le chant d’un oiseau et le vol ultime jusqu’au sol de quelques feuilles mordorées annonçaient l’automne. Le monde était alors d’une écrasante légereté.





Nous montions les marches des palais, touchions un à un les dragons terrifiants qui surgissaient des pierres blanches. On voyait des cavaliers galoper sur les faitières des toits caramels et s’enfoncer dans un ciel laiteux. Nous étions ces personnages d’encre de Chine que l’on surprenait dans les estampes, figés pour l’éternité dans les brumes de l’Empire du milieu.







Plus tard de jeunes concubines longeaient les murs rouges de la cité impériale. Elles étaient, téléphones à la main, les gardiennes modernes d’un monde disparu. Plus rien ne transpirerait jamais de ces palais de bois et de briques. Pourtant quand nous les regardions, élégantes jeunes filles pâles au milieu des pavillons dorés, on pouvait croire que ce monde devenu muet nous sussurait quelques mots d’une beauté ciselée.





Dehors, les rues de Pékin s’habillaient déjà comme en hiver. Les collégiens se ruaient le soir dans les échoppes lumineuses pour y dérober des portions de riz sucrées, des lanières de viandes noires séchées, des bonbons impossibles à déballer. Nous partagions les trottoirs avec les vélos jaunes ou bleus. Des engins électriques surgissaient silencieux de la pénombre. Nous cédions la place prestement, comme remisés à l’ombre des solitudes citadines.
Le long des grandes avenues commerçantes, le monde brillait en façade tout autour de nous. Un immense panneau lumineux affichait « Beijing je t’aime ! ». Ce n’était pourtant pas encore le cas, il était bien trop tôt pour déclarer sa flamme. L’humidité obligeait à marcher sans se retourner. Il faudrait patienter encore un peu avant de parler d’amour.

Les rues larges et rectilignes comme des boulevards de parade invitaient, quand l’occasion se présentait, à prendre la tangente dans les hutongs, ces vieux quartiers traditionnels, labyrinthes de maisons basses aux murs de briques d’argile grise. Le tumulte citadin s’évanouissait au premier virage, nous marchions dans un village aux ruelles étroites, aux angles saillants. On goûtait un moment la poésie des bicyclettes, les bavardages de voisinage sur les murets, la vie paisible des quartiers repliés, un de ces matins opaques à Pékin.


On ne voyait que ce que l’on voulait c’est à dire tout ce qui se présentait au regard. Nous nous arrogions ce droit précieux des voyageurs au long cours qui se refusent à trier et qui jurent en crachant par terre comme un homme de Pékin de ne jamais renoncer à embrasser tout ce qu’ils croisent. Nous pouvions affirmer que nous avions tout aimé de nos errances. Nous ne nous en serions jamais cru capable sans prendre la route.


Un jour de soleil, nous allions prendre l’air à une centaine de kilomètres de la ville pour aller faire quelques pas sur le pavé luisant d’un serpent de pierre. La grande muraille était la signature et la preuve évidente de la folie humaine. Qui d’autres pour aligner des briques d’argiles au milieu des montagnes ?
On s’étourdissait à coup de chiffres invraisemblables, 2000 ans de construction, 21 000 kilomètres de longueur totale, 8000 encore existant, quelques millions de morts, comme autant de briques grises empilées devant nos yeux. Et puis on faisait l’impasse sur l’arithmétique, ce paysage était d’une poésie inouïe.





L’automne distribuait ça et là quelques touches de couleurs jaunes ou brunes, les feuilles sur les arbres tournaient de l’œil. La brume persistante dans le lointain dessinait un paysage que l’on était certains d’avoir déjà admiré sur une estampe dans un musée.
Marcher ravivait souvent des souvenirs encore brûlants. Notre mémoire pelletait sous des fournées de braises, des émotions encore vives d’un passé tout proche. C’était la mélancolie des voyages, celle qui vous prend au détour d’un virage lorsque vous apprenez que vous êtes arrivés.


Et puis nous faisions l’après-midi un bond en avant dans l’histoire. Une usine désaffectée transformée en complexe moderne laissaient fleurir les galeries d’art contemporain sur l’ancienne friche industrielle. C’était réjouissant de voir Pékin éclairé par notre turbulent jeune siècle. Un peu bourgeois, un rien décalé, ni l’humour ni l’envie de montrer un visage neuf, mais tout de même consensuel, ne manquaient ici. A la tradition qu’il ne fallait pas rayer de la carte de visite, une nouvelle génération d’artistes apportait sa modeste pierre polie à l’histoire de l’art. Tout doucement, nous revenions dans ce monde moderne que nous avions laissé un peu de côté. Il était le nôtre aussi.







Nous faisions un autre jour un saut au temple du ciel, nous attardant surtout à contempler ces quelques personnes gracieuses en pleine séance de tai chi sous les arbres. Qu’il était reposant de voir ces gestes précis, ces corps usés mais souples caresser l’air comme personne. On essayait de les imiter, en vain. Encore une chose que l’on ne savait pas.



Six mois étaient passés depuis nos premiers pas, nos premiers balbutiements sur le pont Galata d’Istanbul. D’étapes en escales, nous étions finalement arrivés au bout de cette route. Celle de la soie, des voyages insensés, des migrations forcées et des aventures choisies, celle des philosophies conçues à l’arrière des carioles, celle des spiritualités croisées, une route partagée entre les civilisations. Cette route qui était désormais aussi la nôtre.
Accoudés entre les créneaux de la muraille, nous contemplons l’avenir encore une fois, comme à chaque fin de l’histoire. Il faudra sous peu revenir sur les lieux du départ. Il faudra alors réapprendre à ne pas désespérer de devoir se lever chaque matin au même endroit. C’est quand même un peu curieux cette manie de ne pas bouger quand on a des jambes et un monde à portée de main. Il faudra réapprendre à se taire sans doute aussi pour ne pas décevoir.


Et puis un jour certainement, las du silence et des postures sans cœur, Il faudra remettre tout notre fatras de rêves sur l’établi. Sur le mur accroché en lettre rouge, il y aura l’indispensable question « Qu’allez-vous faire ? ». Tout recommencera au début dans la tête, les bus fabuleux, la poussière dans les poches, les étoiles et les vents contraires, les joyeuses batailles et les vilaines douleurs, tous nos doutes qu’on ne pourra jamais faire taire et l’assurance illusoire d’avancer quand même un peu, nos marches inutiles sur des routes qui tournent en rond, tout sera à recommencer un jour. En vrai.

Il y aura la vie, la vie, la vie qui toujours nous cerne pressante et joyeuse. Celle qui, bien que bancale et mal vêtue, pousse à l’embrasser sans retenue. Cette vie que parfois l’on dit fourbe et qui est un miracle.
Pékin avait fini par nous conquérir.
Beijing, on t’aime !
il fallait bien le dire, comme nous l’avions avoué à celles et ceux que l’on avait croisé tout au long de six mois d’une belle et grande aventure.


Nous avions toujours les yeux qui brillaient. Chacune de nos errances était une première. Chacun de nos pas était unique.
Effleurant les eaux opales du palais d’été, quelques canards mandarins se chamaillaient, élégants et solaires. Avant cela, nous avions marché dans l’allée qui menait au temple du ciel. L’air était sucré, plein de saveurs et de couleurs livrées dans un panier d’automne. Les ginkgo Biloba étaient en feu. Il faisait beau ce matin sur Pékin. Le temps posait lentement ses rides au coin des joues. Nous mentions sans doute un peu, nous ne pouvions l’affirmer bien sûr. Mais il semblait que ce jour là, rien n’avait encore changé. Nos coeurs battaient encore.

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