Iran : La compagnie du Monde

Nous sommes en route pour Persépolis, le matin, avant les grandes chaleurs. Dans la voiture, Saeed nous raconte l’histoire de son pays en roulant à tombeau ouvert dès la sortie de Chiraz. On voyage allègrement de la constitution d’un état Perse il y a 2500 ans à l’actualité douloureuse des derniers mois. On s’attarde sur notre drôle d’époque. D’aucuns prédisent à l’Iran l’étouffement économique le plus terrible de son histoire, d’autres prédisent encore l’isolement et des années difficiles surtout pour les plus pauvres. Et si la guerre éclatait ? Tout est possible et Saeed est fataliste. Il n’y a rien d’autres à faire qu’à voir et attendre. Ce qu’il sait c’est qu’il deviendra bientôt ingénieur en mécanique, qu’il devra passer par deux ans de service militaire qui lui paraitront bien long. Ensuite il aimerait voyager pour découvrir le monde, surtout Paris, la ville qui parle encore d’amour à tous les iraniens. Puis il reviendra en Iran, à Chiraz car c’est là qu’il aime vivre, en compagnie de sa famille et de ses amis. Il espère et il sait tout cela. Il sait aussi que malgré ce que diffuse parfois la télévision à l’étranger, il n’est pas un terroriste, que sa famille, ses amis ne sont pas des terroristes. Cela, il le sait et aimerait que le monde le sache. Le monde, en ce moment préfère malheureusement le manichéisme à la subtilité des nuances de l’humanité. Sur les bas côtés, des vendeurs d’abricots, de melons précédés de gigantesques panneaux colorés affichant les prix défilent sous nos yeux à vive allure. Persépolis, la cité antique appuyée à la montagne, surplombe de sa terrasse toute la vallée.

Nous sommes au 6 ème siècle avant JC et Darius a bâti le premier Empire géant de l’histoire du monde. On connaît son nom de la mer Egée aux rives de l’Indus. A Persépolis, les nations viennent chaque année faire allégeance à l’Empire Achéménide. Les délégations arrivent en nombre à pied, à cheval, à chameau et ce sont les Medes, les Parthes, les Babyloniens, les Égyptiens passant par la porte des nations qui viennent porter tribut au Roi des Rois. Nous nous promenons dans ce qu’Alexandre le grand, dans un moment d’égarement, nous a laissé après la conquête des Macédoniens sur les Perses en 330 avant JC. On sait que le chef de Macédoine voulait venger les ravages et les outrages que les Perses avaient causé à son pays quelques décennies auparavant et qu’il laissa ses hommes détruire, piller, tuer, mettre le feu et anéantir en une nuit ce qui fût une des plus belle cité de l’antiquité. On dit aussi qu’Alexandre fût pris d’un effroyable remord en voyant ce qu’il avait détruit dans un accès de colère. En contemplant les colonnes restées debout, les admirables bas reliefs et ses représentations des peuples arrivant dans la cité, la beauté des chevaux mythologiques de pierre aux ailes déployées et les rubans d’écritures cunéiformes gravés dans la roche il y a 2500 ans, nous comprenons ce qu’à pu ressentir Alexandre le grand lorsqu’il comprit son erreur.

Nous quittons Saeed en milieu d’après midi après qu’il ait pris le temps, une énième fois, de nous faire ses recommandations de visites à ne pas manquer, de bonnes adresses. Il nous dit qu’il essaierait de nous emmener à la gare le lendemain et si jamais il ne pouvait pas, qu’il nous réserverait un taxi. Salut Saeed, à demain peut-être sinon adieu.

Lorsque la chaleur décroît en fin d’après-midi, les habitants de Chiraz aiment aller se promener dans le jardin du poète Hafez. On peut y voir son tombeau et juger de l’incroyable ferveur populaire qui l’entoure. Ici on vient le visiter, se faire prendre en photos, déclamer ou chanter quelques vers juste pour l’amour du beau mot. On dit que tous les iraniens connaissent au moins quelques poèmes de Hafez, on dit aussi que la poésie est un élément essentiel dans la vie des gens du pays. Et l’effervescence présente, devant nous dans les allées du jardin, en témoigne.

L’autre plaisir des gens d’ici est certainement la gourmandise. Après le dîner, on aime se promener en famille ou entre amis autour de la citadelle de Karim Khan. On y commande des glaces qui ressemblent à une soupe de vermicelle arrosée d’un sirop de fleur de rose ou de safran. On aime aussi se coller les doigts en léchant de fines feuilles de pâtes de fruits. Assis sur le trottoir, sur des chaises en plastique rouge, on ne tarde pas à susciter curiosité et sympathie. Notre vendeur de glace nous montre les photos de ses chevaux et discute équitation quelques instants avant de repartir servir un client. Des jeunes filles nous demandent d’où l’on vient, une autre famille nous explique qu’elle arrive de la mer Caspienne tout au nord pour visiter Chiraz, un adolescent désire se faire prendre en photo avec nous.

On dit oui à tout. On part se coucher bien plus tard sans en avoir réellement envie. La vie est douce à Chiraz. C’est ici dans le berceau de la civilisation Perse que l’on continue jour après jour à visiter les poètes et à chanter leurs vers. C’est ici qu’on aime flâner jusqu’à pas d’heure en appréciant toute la douceur du soir. C’est ici qu’on accueille les voyageurs sur des chaises en plastiques rouges en mangeant des glaces au safran comme avec un membre de la famille et que l’on prend des photos pour ne jamais oublier à quel point nous étions bien en compagnie du Monde. On espère tous que ni la guerre ni la colère ne détruisent jamais tout cela comme Alexandre eût le malheur de réduire en une nuit l’incomparable Persépolis. Il n’y a qu’à voir et attendre…


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