La frontière, cette inconnue

Lorsqu’on arrive en Namibie, on vous assène deux phrases essentielles. La première vient du douanier qui vous regarde par en dessous, coiffé d’une espèce de chapka en fourrure acrylique sur la tête, et vous dit sans lâcher un sourire : « Bienvenue en Namibie ! »

La seconde émane du premier gars croisé sur le territoire, qui vous toise avec vos sacs à dos, vos chaussures poussiéreuses et prophétise en vous regardant dans le blanc des yeux : « Fallait pas venir en Namibie malheureux, c’est un pays très dangereux. ».

C’est drôle comme une rencontre et quelques mots peuvent subitement donner envie d’arrêter immédiatement d’être un fragile piéton marchant dans le sable pour devenir un touriste béat, conducteur d’un gros véhicule tout-terrain aux vitres teintées avec fermeture centralisée. On regardait l’autre côté de la frontière du Bostwana avec quelques regrets.

Comprenant rapidement qu’il n’existait aucune infrastructure de transport en commun en Namibie, nous trouvions malgré tout un taxi collectif pour rejoindre Gobabis à une centaine de kilomètres et un logis pour la nuit.

En descendant du véhicule, une personne nous expliquait qu’il fallait éviter de prendre des taxis n’importe où dans ce pays car le risque d’agression y était élevé, tout comme devant les distributeurs de billets. La fatigue de vingt-quatre heures de route, cumulée à ce chapelet de bonnes nouvelles achevaient de nous clouer sur le lit, la porte fermée à triple tour et des rêves de barbelés dans la tête.

Le lendemain, les chevaux de frise étaient rangés au placard des mauvais souvenirs, nous avions récupéré et repartions à pied vers la ville pour trouver un distributeur à billets puis un taxi collectif, dans la rue. Le ciel était radieux, tout autant que nous, et il fallait désormais rejoindre Windhoek. Il était bien entendu qu’avant de partir, une autre brave âme nous avait conseillé de ne pas marcher dans cette ville car le risque y était très grand.

On sautait dans un véhicule au hasard, attendions une heure à Gobabis sur le bord du trottoir, avant de dénicher un compère qui ferait route avec nous. Puis nous prenions la direction de Windhoek après un arrêt imprévu dans le township de la ville, détour qui nous rendait un tantinet nerveux après s’être remémoré les noirs conseils de la veille. L’inquiétude ne nous empêchait pourtant curieusement pas de garder les yeux grands ouverts afin de profiter de tout ce que nous pouvions observer. La curiosité finissait toujours par l’emporter sur la peur et nous trouvions ceci très rassurant.

Sur la longue route rectiligne, la savane défilait, tapissée d’herbes jaunes comme les blés et plantée d’acacias aux parures graphiques. Plus loin, aux pieds d’un ciel limpide, une Namibie en relief, des collines brunes bouclant l’horizon. On croisait des babouins longeant la route. Nous nous arrêtions de temps à autre pour prendre une personne en charge et la déposer quelques kilomètres plus loin, nulle part. Nous retrouvions cette joie si précieuse et cette insouciance effrontée qui caractérisaient toutes nos routes, si inconfortables soient-elles.

Le centre de Windhoek est traversé par l’avenue de l’indépendance où s’alignent à différentes hauteurs, les vitrines des commerces, les bureaux, les banques et tout le toutim présent dans une capitale. Des femmes y vendent sur la chaussée, des sachets individuels d’oignons et de tomates, entreposés dans des caddies empruntés au supermarché voisin.

La curiosité de cette ville réside plutôt dans le fait d’y lire les noms des panneaux de rue en allemand, Kaiser Strasse, Bismack Strasse, d’y croiser des églises luthériennes, couleur pain d’épices sur les ronds-points, et d’entendre des gamins de rue nous interpeller en criant « Keine problème ». Dans les commerces, des apfelstrudel, du pain noir, de la bière… Nous étions en Allemagne.

Les us et coutumes des européens semblent effectivement s’être ancrés durablement dans le paysage et ce, malgré la brièveté de la présence coloniale germanique. Sur une ancienne terre de fermiers d’outre-Rhin et d’évangélisation protestante, Windhoek concentre en son sein, toutes ces traces passées, de l’emblématique église luthérienne Christuskirche au parc du parlement de la Namibie Tintenpalast, d’inspiration germanique, en passant par la gare de la Bahnhof Strasse qui, lorsque ses portes se rouvriront de nouveau, emmènera ses passagers à travers l’extraordinaire et plus ancienne zone désertique de notre planète jusqu’à l’Atlantique.

Nous sillonnons les rues d’une capitale aux rues larges et animées, habillées de langues oshiwambo, herero, afrikaans, allemande ou bien anglaise. Et si les multiples avertissements reçus précédemment sur les risques encourus à marcher nez en l’air dans cette ville sont encore en tête, nous apprécions plus que jamais nos déambulations matinales sans fin. Depuis le haut du mémorial de l’indépendance, nous embrassions d’un regard la ville étendue, posée dans une plaine entourée d’ondulations brune et ocres. Paysage vaste et infini, sans barbelés.

Nous quitterons Windhoek deux jours plus tard en rejoignant le quartier populaire de Katutura au nord pour y trouver un taxi collectif.

Katutura, township de la ville, abritait au siècle dernier le linograveur John Muafangejo qui reste aujourd’hui, l’artiste contemporain le plus renommé de Namibie. Son œuvre nous avait raconté la veille, en noir et blanc, dans un musée de Windhoek, une histoire parfois compliquée et douloureuse, la vie et le quotidien d’une population dans ses moindres replis sociétaux, religieux ou traditionnels. Et il semblait émaner de ses tableaux, pourtant parfois sombres, une tendresse infinie pour ce pays et ses habitants. Dans une autre salle, l’autodidacte Paul Kiddo, exerçait le même beau métier de raconteur d’histoires, en utilisant cette fois la couleur. C’était alors drôle et réjouissant, d’une poésie ciselée indispensable.

Conquis et émus par le hasard de ces rencontres, nous étions surpris en sortant du musée, de constater que nous avions sillonné ces derniers jours et que nous marchions ce matin-là encore, à l’intérieur des décors évoqués dans les œuvres de ces artistes.
Et si quelqu’un pouvait douter de l’utilité de l’art, ceux-là venaient pourtant de nous inviter, à coup de gouache et de gouge, dans leurs maisons et leurs rues, dans leurs montagnes et leurs déserts, et d’un trait de génie, avait eu le talent inouïe de dissoudre en quelques toiles, toutes les craintes et les appréhensions occasionnées par nos étranges premières rencontres lors de l’arrivée dans le pays.

Nous marchions alors sur la pointe des pieds, pour ne rien déranger, heureux d’être enfin arrivés chez nous, en Namibie, invités par deux artistes de Katutura.


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